Les sélecteurs

Le sélecteur est probablement l’un des composants les plus simples de l’électronique d’une guitare.

Il ne produit rien, n’amplifie rien et ne filtre normalement rien. Il se contente d’établir ou de couper des connexions électriques.

En fonction de sa position, il décide donc quel micro, ou quelle combinaison de micros, sera relié au reste du circuit.

C’est tout.

Ce qui devient intéressant, c’est qu’en multipliant les contacts disponibles et la manière dont ils sont câblés, ce simple interrupteur mécanique peut commander des montages beaucoup plus élaborés.

Le principe

Prenons une guitare équipée de deux micros.

Le sélecteur peut simplement choisir :

  • micro manche ;
  • micro manche + micro chevalet ;
  • micro chevalet.

C’est le fonctionnement typique d’une Les Paul moderne ou d’une Telecaster moderne.

Dans la position centrale, les deux micros sont généralement connectés en parallèle à la sortie.

Le sélecteur ne mélange pas lui-même les signaux. Il établit simplement les connexions nécessaires pour que les deux micros soient reliés au circuit simultanément.

Avec trois micros, le principe reste le même. Il faut simplement disposer de davantage de possibilités de connexion.

Le sélecteur à levier de type Gibson

Sur une Les Paul, SG et quantité d’autres guitares, on rencontre traditionnellement un sélecteur à trois positions de type toggle switch.

Les trois positions sont généralement :

Rhythm / manche

→ micro manche

Centre

→ micros manche et chevalet

Treble / chevalet

→ micro chevalet

À l’intérieur, le levier agit directement sur des lamelles métalliques qui ouvrent ou ferment les contacts.

Le classique Switchcraft utilisé sur de nombreuses guitares Gibson fonctionne encore exactement sur ce principe. Switchcraft commercialise d'ailleurs toujours ses modèles 12010X et 12013X respectivement comme sélecteurs trois positions de type Les Paul et SG.

Il n’y a donc derrière ce levier aucune électronique mystérieuse : seulement quelques morceaux de métal qui se touchent ou cessent de se toucher.

Ce qui n’empêche pas le système de fonctionner remarquablement bien depuis des décennies.

Le sélecteur à lame Fender

Fender a adopté une autre forme devenue tout aussi emblématique : le sélecteur à lame.

Le levier extérieur déplace un contact sur plusieurs bornes disposées sur une ou plusieurs plaques isolantes.

La Telecaster utilise traditionnellement un sélecteur trois positions tandis que la Stratocaster moderne en utilise cinq.

Là encore, le nombre indiqué correspond au nombre de positions mécaniques du levier, pas nécessairement au nombre de circuits indépendants contenus dans le sélecteur.

C’est une distinction qui deviendra importante lorsque nous parlerons des superswitches.

Le cas particulier de la Stratocaster

La Stratocaster constitue un joli exemple de détournement d’un système par ses utilisateurs.

À sa sortie en 1954, elle était équipée d’un sélecteur à trois positions :

  1. chevalet ;
  2. milieu ;
  3. manche.

Chaque position sélectionnait donc un seul micro.

Les guitaristes découvrirent cependant rapidement qu’il était possible de coincer délicatement le levier entre deux crans.

Entre chevalet et milieu, les deux micros fonctionnaient simultanément.

Même chose entre milieu et manche.

Le résultat plaisait suffisamment pour que certains musiciens prennent l’habitude de maintenir le sélecteur dans ces positions relativement précaires. Fender mentionnait même officiellement cette possibilité dans son catalogue de 1968.

Il faudra néanmoins attendre 1977 pour que Fender adopte officiellement un sélecteur cinq positions permettant de retrouver ces deux combinaisons sans devoir pratiquer l’équilibrisme avec le levier.

La configuration classique est aujourd’hui :

PositionMicros sélectionnés
1Chevalet
2Chevalet + milieu
3Milieu
4Milieu + manche
5Manche

Fender utilise toujours cette organisation sur la Stratocaster moderne.

Les positions 2 et 4 ne sont pas « hors phase »

On rencontre encore très souvent l’expression positions hors phase pour désigner les positions 2 et 4 d’une Stratocaster.

Elle est incorrecte dans le câblage normal.

Les deux micros restent électriquement en phase et sont connectés en parallèle. Fender le rappelle d’ailleurs explicitement dans sa documentation historique.

Leur son particulier vient notamment du fait que les deux micros captent la même corde à deux endroits différents.

La vibration n’est pas identique sur toute la longueur de la corde. Certains éléments du signal produit par les deux micros se renforcent, tandis que d’autres s’atténuent lorsqu’ils sont additionnés.

On obtient ainsi ce son creusé, nasal ou « quack » associé aux positions intermédiaires de la Stratocaster.

Un véritable branchement hors phase est autre chose : Phase et polarité explique la différence.

Trois positions, cinq positions… et beaucoup plus

Il ne faut cependant pas déduire les possibilités électriques d’un sélecteur uniquement à partir du nombre de positions de son levier.

Deux sélecteurs cinq positions extérieurement très semblables peuvent avoir des structures internes très différentes.

Un sélecteur Stratocaster standard est principalement destiné à obtenir la séquence classique :

un micro → deux micros → un micro → deux micros → un micro.

Le sélecteur ne choisit pas seulement les micros

Sur une Stratocaster, le sélecteur cinq positions peut commander plusieurs circuits simultanément.

Une partie de ses contacts sert à sélectionner les micros. Une autre peut servir à déterminer quel potentiomètre de tonalité est relié au circuit dans chaque position.

Autrement dit, lorsqu’on déplace le levier, on peut modifier en même temps :

les micros activés et la commande de tonalité qui leur est associée.

C’est ce qui explique le nombre de bornes relativement important d’un sélecteur Stratocaster : il ne contient pas un seul interrupteur à cinq choix, mais plusieurs groupes de contacts entraînés mécaniquement ensemble.

Selon les modèles et les époques, l’affectation exacte des tonalités varie. Sur certaines Stratocaster modernes, par exemple, Fender affecte Tone 1 aux micros manche et milieu et Tone 2 au micro chevalet.

Cette dernière phrase est importante parce qu’il ne faut surtout pas figer dans le marbre un câblage unique comme étant « celui de la Strat ». Fender a utilisé plusieurs variantes.

Pour des câblages plus complexes, on peut utiliser un superswitch.

Le superswitch

Un superswitch cinq positions peut comporter quatre circuits indépendants commandés par le même levier. Fender commercialise par exemple des sélecteurs cinq positions à quatre pôles pour ses montages plus élaborés.

Cela permet de modifier simultanément plusieurs parties du circuit.

On peut alors imaginer, selon les micros et le câblage :

splitter un humbucker dans certaines positions, modifier des associations série/parallèle, sélectionner des bobines différentes ou commander plusieurs fonctions à la fois.

Le sélecteur n’est pas devenu plus intelligent.

Il possède simplement davantage d’interrupteurs actionnés par le même levier.

Sélectionner sans sélecteur : le cas de la Jazz Bass

Il n’est pas obligatoire d’utiliser un commutateur pour choisir entre plusieurs micros.

La Jazz Bass constitue probablement l’exemple le plus connu. Dans sa configuration moderne traditionnelle, elle possède deux potentiomètres de volume indépendants :

un pour le micro manche, un pour le micro chevalet, suivis d’une tonalité générale. Fender décrit encore aujourd’hui cette configuration comme « Volume 1, Volume 2, Master Tone ».

Cela permet non seulement de choisir un seul micro, mais aussi de doser continuellement la proportion des deux.

Les deux volumes à fond donnent les deux micros ensemble. En réduisant progressivement l’un d’eux, on favorise l’autre sans passer brutalement d’une combinaison à une autre.

Il s’agit donc moins d’une sélection que d’un mixage passif.

Historiquement, les toutes premières Jazz Bass utilisaient d’ailleurs une autre disposition : deux commandes concentriques, chacune associant volume et tonalité pour un micro. Fender reproduit encore aujourd’hui ce montage sur certains modèles inspirés du début des années 1960.

Le potentiomètre de balance

On peut obtenir un résultat comparable avec une seule commande de balance, ou blend.

Il ne s’agit généralement pas d’un simple potentiomètre ordinaire, mais de deux pistes résistives commandées par le même axe.

Au centre, les deux micros peuvent être présents simultanément. En tournant d’un côté, on atténue progressivement l’un des micros ; dans l’autre sens, on atténue l’autre.

On obtient donc :

micro A ← mélange A+B → micro B

sans positions fixes.

C’est très utilisé sur les basses, notamment lorsque l’on veut conserver une commande de volume général séparée.

Il faut donc distinguer le nombre de positions du levier, le nombre de circuits commutés et les connexions réellement disponibles.

Un sélecteur choisit des connexions. Un système de mixage dose des signaux.

Les deux peuvent aboutir à « manche », « les deux » ou « chevalet », mais la manière d’y arriver est complètement différente.

Mini-switches, push-pull et autres variantes

Une guitare n’est évidemment pas limitée aux gros sélecteurs visibles sur une Stratocaster ou une Les Paul.

Les mêmes fonctions électriques peuvent être réalisées avec :

des mini-interrupteurs, des boutons poussoirs, des potentiomètres push-pull ou push-push, des commutateurs rotatifs, etc.

Fender utilise par exemple son système S-1, intégré dans un bouton de potentiomètre, pour commander différents montages série, parallèle ou hors phase selon les modèles. Une même commande S-1 n’a d’ailleurs pas nécessairement la même fonction d’une guitare à l’autre.

Il faut donc distinguer la commande mécanique de la fonction électrique.

Un push-pull n’est pas intrinsèquement un « bouton de split ».

C’est simplement un interrupteur associé à un potentiomètre.

On peut l’utiliser pour splitter un humbucker, inverser une phase, changer un branchement série/parallèle ou commander à peu près n’importe quelle fonction compatible avec le nombre de contacts disponibles.

CommandeCe qu’elle permetLimite ou particularité
Toggle trois positionsChoisir un micro, l’autre ou leur combinaison.Les contacts internes et le câblage déterminent la combinaison.
Lame Stratocaster classiqueLes cinq combinaisons habituelles de trois micros.Plusieurs contacts peuvent aussi affecter les tonalités.
SuperswitchCommuter plusieurs circuits indépendants suivant la position.Plus de possibilités ; schéma à préparer avec soin.
Balance / blendDoser progressivement la contribution des micros.La charge du circuit et la courbe du potentiomètre restent importantes.
Mini-switch ou push-pullAjouter une fonction : split, série/parallèle, inversion de polarité…Le bouton ne dit pas à lui seul ce qui est réellement câblé.

Le Varitone

Sur certaines Gibson comme l’ES-345, le Varitone est un sélecteur de filtres distinct du sélecteur de micros.

Sur l’EB-3, en revanche, le commutateur rotatif combine les fonctions : selon sa position, il sélectionne le micro manche, le micro chevalet, les deux micros, ou encore un micro associé à un réseau de filtrage.

Le sélecteur influence-t-il le son ?

Dans son fonctionnement normal, très peu.

Un bon contact possède une résistance extrêmement faible par rapport à celle d’un micro de guitare.

Switchcraft spécifie par exemple une résistance de contact maximale de 20 milliohms pour certains de ses sélecteurs trois positions.

À comparer aux milliers d’ohms que l’on mesure habituellement sur un micro passif.

On ne choisit donc pas un bon sélecteur pour sa mystérieuse signature sonore.

On le choisit plutôt parce que ses contacts sont fiables, que son mécanisme supporte des milliers de manipulations et qu’il ne transforme pas un changement de micro en concert de craquements.

En revanche, un contact sale, oxydé ou usé peut provoquer des coupures, des craquements ou une augmentation anormale de sa résistance.

Dans ce cas, le sélecteur peut effectivement devenir audible.

Mais ce n’est généralement pas une caractéristique recherchée.

Si une position devient muette ou si le signal coupe en manipulant le levier, voir le dépannage des sélecteurs et des faux contacts.

Et si vous voulez aller plus loin…

Un sélecteur peut être décrit par deux informations principales : le nombre de pôles et le nombre de positions ou de contacts disponibles.

Un pôle correspond en quelque sorte à un circuit indépendant commandé par l’interrupteur.

Ainsi, un sélecteur DPDT (Double Pole Double Throw) contient deux commutateurs indépendants, chacun pouvant choisir entre deux connexions.

C’est un type de commutation extrêmement courant dans les modifications de guitare parce qu’il permet, par exemple, d’inverser simultanément deux conducteurs ou de reconfigurer les deux bobines d’un humbucker.

Avec davantage de pôles et de positions, les possibilités augmentent rapidement.

C’est à partir de là que le câblage d’une guitare peut passer de :

« ce levier choisit un micro »

à :

« cette position utilise une bobine du humbucker chevalet en parallèle avec le micro milieu pendant que l’autre circuit modifie la tonalité ».

Ce qui reste parfaitement logique électriquement.

Mais commence effectivement à nécessiter un crayon et un morceau de papier.

Références techniques