À quelle hauteur passeront les cordes ?
Sur une Stratocaster, les cordes semblent prolonger naturellement le manche vers le chevalet. Sur une Les Paul, le chevalet plus haut entraîne une autre géométrie. Les deux instruments jouent juste : ils ne résolvent simplement pas le problème de la même manière. Avant de creuser la poche du manche, il faut regarder le profil de la guitare, pas seulement son contour vu de dessus.
Le plan des frettes comme référence
Utilisons le plan passant par le sommet des frettes comme référence verticale, et le dessus du corps comme origine Z pour une table plate. La hauteur du manche, l’épaisseur de touche et la profondeur de poche servent toutes à positionner ce plan : aucune de ces cotes n’est suffisante isolément.
Pour une guitare à table plate, on peut prendre la surface supérieure du corps comme Z = 0. À partir de là, la géométrie peut être décrite avec quelques dimensions.
| Paramètre | Ce qu’il faut connaître |
|---|---|
| Profondeur du neck pocket | Distance entre le dessus du corps et le fond de la poche |
| Épaisseur du talon | Distance entre le dessous du talon et le dessus du manche ou de la touche selon construction |
| Épaisseur de touche | Si elle est rapportée |
| Hauteur des frettes | Après dressage |
| Hauteur des cordes au chevalet | Plage minimale et maximale réelle du modèle choisi |
| Action souhaitée | Mesurée au-dessus des frettes |
| Distance neck pocket / chevalet | Nécessaire si un angle est utilisé |
| Angle du manche | Nul ou calculé selon les paramètres précédents |
Cette table permet déjà de comprendre pourquoi une cote isolée n’a que peu de sens. Dire qu’un neck pocket fait 16 mm de profondeur ne permet pas de savoir si la géométrie fonctionnera tant qu’on ne connaît pas le manche qui y sera installé et le chevalet situé à l’autre extrémité.
Le cas d’un chevalet relativement bas
Les guitares de type Stratocaster et Telecaster constituent un bon exemple de géométrie relativement simple. Elles utilisent traditionnellement une table plate, un chevalet assez bas et un manche dont le plan général est pratiquement parallèle à celui du corps. Pour la famille Fender USA vintage/original reprise par de nombreux fabricants de pièces, Warmoth donne une poche de manche de 5/8", soit environ 16 mm de profondeur, pour un talon de 56 mm de large et 76 mm de long. Ce sont des standards de fait très répandus, mais Warmoth rappelle qu’ils ne sont pas universels, même chez Fender. Warmoth Ce chiffre de 16 mm ne doit donc pas devenir une sorte de constante de la lutherie.
C’est probablement la règle la plus importante de cet article. Le neck pocket ne devrait pas être usiné à une profondeur choisie par habitude avant que le chevalet ne soit défini. Un chevalet Fender, un Tune-O-Matic, un Floyd Rose ou un chevalet de basse n’imposent pas la même hauteur de corde au-dessus du corps. Prenons un exemple concret : le Schaller GTM, un chevalet de type Tune-O-Matic, donne une hauteur minimale de la corde au centre du chevalet d’environ 13,7 mm au-dessus de sa surface de montage. Sa plage et sa géométrie sont donc très différentes de celles d’un chevalet plat prévu dès l’origine pour un manche pratiquement parallèle au corps. Schaller
Du côté des basses, un Hipshot KickAss permet par exemple de régler la hauteur des cordes approximativement entre 10 et 15 mm au-dessus du corps. Là encore, cette plage doit être comparée à la hauteur réelle du plan des frettes. Hipshot Products Docs On ne choisit donc pas d’abord un angle de manche. On construit une géométrie autour du chevalet réellement utilisé.
Lorsqu’un chevalet possède une plage de réglage en hauteur, l’objectif n’est pas que la guitare fonctionne uniquement lorsqu’il est complètement abaissé ou complètement relevé. Une bonne conception place normalement le réglage final quelque part à l’intérieur de cette plage, avec suffisamment de réserve pour permettre :
- une action plus basse ou plus haute ;
- des différences de hauteur entre cordes ;
- une planification future des frettes ;
- une évolution du manche ;
- éventuellement un changement raisonnable de tirant ou de réglage.
Si l’instrument ne peut atteindre une action normale qu’avec tous les pontets vissés en butée, la géométrie est déjà limite avant même son premier réglage. Fender publie par exemple, pour ses guitares électriques, des hauteurs de corde au 17e fret allant typiquement d’environ 1,2 à 2 mm selon le radius et le côté du manche. Pour ses basses, les valeurs indicatives sont plutôt autour de 2 à 2,8 mm. Fender précise lui-même qu’il s’agit de points de départ et non de règles absolues. Fender Ces valeurs donnent néanmoins un ordre de grandeur utile pour concevoir une géométrie disposant d’une vraie plage de réglage.
Si le manche était parfaitement droit, que le sillet plaçait la corde pratiquement au niveau des frettes et que le plan des frettes était prolongé jusqu’au chevalet, la corde devrait évidemment se trouver au-dessus de cette ligne. Pour une première approximation géométrique, la hauteur nécessaire au chevalet au-dessus du prolongement du plan des frettes vaut environ deux fois l’action mesurée à la douzième frette. La raison est simplement géométrique : la douzième frette se trouve à mi-distance entre le sillet et le chevalet. Avec une action cible de 1,6 mm à la douzième frette, la corde se trouvera donc grossièrement 3,2 mm au-dessus du prolongement du plan des frettes au niveau du chevalet.
Ce n’est pas une formule de réglage final. La hauteur réelle au sillet, le relief du manche, le radius et les différences entre cordes modifient légèrement le résultat, mais pour concevoir l’instrument cette approximation est très utile. Elle permet notamment de détecter immédiatement une incohérence de plusieurs millimètres.
Imaginons un projet à table plate dans lequel le sommet des frettes se trouve 9,5 mm au-dessus du corps lorsque le manche est monté. Nous souhaitons environ 1,6 mm d’action à la douzième frette. La hauteur approximative recherchée pour la corde au chevalet sera alors :
9,5 + (2 × 1,6) = 12,7 mm
Un chevalet capable de placer ses cordes autour de 12,7 mm tout en gardant une réserve de réglage permettra donc probablement d’utiliser un manche parallèle au corps. Si le chevalet ne peut pas descendre sous 16 mm, il existe au contraire plusieurs millimètres d’écart à résoudre. Ce calcul très simple évite de découvrir le problème une fois le neck pocket terminé.
Pourquoi certaines architectures demandent un angle
Lorsqu’un chevalet est trop haut pour la géométrie naturelle d’un manche parallèle au corps, plusieurs solutions existent. On peut faire davantage dépasser le manche du corps en réduisant la profondeur de la poche ou en modifiant la conception du talon. On peut aussi incliner le manche, encastrer le chevalet dans le corps ou modifier la géométrie de la table elle-même. Ces solutions ne sont pas équivalentes.
Faire sortir davantage le manche peut modifier l’aspect de la jonction et l’accès aux aigus. Encastrer le chevalet peut réduire l’épaisseur de matière disponible sous celui-ci. Incliner le manche modifie la relation entre le corps et toute la ligne des cordes. Une table sculptée peut enfin créer une surface de montage qui n’est déjà plus parallèle au dos du corps. La bonne solution dépend donc de l’architecture complète.
Pourquoi les Les Paul ont un angle de manche
Une guitare de type Les Paul combine plusieurs éléments qui éloignent naturellement les cordes de la référence du dos du corps : une table bombée, un manche collé et un chevalet Tune-O-Matic relativement haut. Le manche est donc incliné vers l’arrière afin que le prolongement du plan des frettes passe suffisamment bas sous le chevalet pour permettre l’action souhaitée. Il n’existe cependant pas un angle magique appelé « angle Les Paul ». StewMac indique qu’environ 4° constitue une valeur typique, avec des instruments observés autour de 3 à 5°. Sur des constructions à table plate utilisant un Tune-O-Matic avec manche vissé, Warmoth indique plutôt qu’un angle de poche de 1,5 à 3° est généralement nécessaire selon la géométrie retenue. StewMac
Le Floyd Rose peut lui aussi être intégré de différentes manières. Lorsqu’il est encastré et que sa plaque se trouve proche de la surface du corps, une géométrie relativement proche d’une Stratocaster peut être conservée. Lorsqu’on souhaite le monter plus haut, notamment pour éviter une grande défonce ou obtenir un fonctionnement particulier, un léger angle du manche peut devenir nécessaire. Warmoth distingue d’ailleurs explicitement ses poches inclinées destinées aux chevalets hauts de type Tune-O-Matic de l’angle plus faible utilisé pour certains Floyd Rose non encastrés. Warmoth Encore une fois, l’étiquette « Floyd Rose » ne suffit pas : il faut connaître la hauteur réelle du modèle, son mode de montage et le débattement souhaité.
La basse et les tables sculptées
La majorité des basses électriques dérivées des architectures Fender utilisent une table plate, un manche vissé et un chevalet relativement bas, ce qui permet généralement de rester proche d’un manche parallèle au corps. Mais il ne faut pas transformer cette habitude en règle universelle. Un chevalet Hipshot KickAss, par exemple, offre une hauteur de corde d’environ 10 à 15 mm, alors qu’un Hipshot Vintage quatre cordes dispose d’une plage approximative de 9,5 à 16,9 mm. Ces différences sont largement suffisantes pour modifier la profondeur optimale d’une poche ou l’angle nécessaire. Hipshot Products Docs
Les basses cinq ou six cordes peuvent également utiliser des chevalets plus massifs, des pontets individuels ou des architectures multiscale dont la géométrie ne doit pas être déduite d’une Precision Bass. La logique reste exactement la même que pour une guitare : mesurer ou relever la hauteur réelle du chevalet, définir le plan des frettes, puis construire la jonction entre les deux.
Les tables bombées introduisent une difficulté supplémentaire : quelle surface appelle-t-on le dessus du corps ? Sur une Les Paul, par exemple, le chevalet repose sur une zone de la table qui n’est pas nécessairement parallèle au dos du corps ni située à la même hauteur que la jonction du manche. Il devient donc plus utile de travailler à partir de plusieurs plans de référence :
le dos ou le plan général du corps, la surface réelle de montage du chevalet, le plan du neck pocket ou du tenon et le plan des frettes. En CAO, cette méthode est particulièrement efficace. Il ne faut pas essayer de tout mesurer depuis une surface extérieure arbitraire, mais créer les références fonctionnelles qui permettent de reconstruire les relations entre les pièces. La même logique s’applique à une guitare possédant une table rapportée épaisse ou un chevalet monté sur une partie inclinée du corps.