Le Fender Dynamic Vibrato

Lorsque Fender présente la Mustang en août 1964, la guitare occupe une place assez particulière dans la gamme.

Ce n'est pas un nouveau modèle professionnel destiné à surclasser la Stratocaster ou la Jaguar. La Mustang complète la gamme des guitares dites student, jusque-là constituée principalement des Musicmaster et Duo-Sonic. Elle est relativement abordable, possède un diapason court et reprend la forme asymétrique devenue caractéristique de plusieurs Fender du début des années 1960.

Mais contrairement aux autres modèles d'étude de la marque, la Mustang reçoit un véritable vibrato.

Et Leo Fender ne choisit pas la facilité : au lieu de réutiliser l'un de ses systèmes existants, il en conçoit encore un nouveau.

Fender lui donne le nom de Dynamic Vibrato.

Un troisième vibrato Fender

À cette date, Leo Fender possède déjà deux conceptions très différentes.

Sur la Stratocaster, apparue en 1954, le chevalet et l'ancrage des cordes constituent un seul ensemble pivotant.

Sur la Jazzmaster, apparue en 1958, le cordier-vibrato est indépendant du chevalet. Les cordes déplacent un chevalet flottant qui bascule légèrement avec elles.

Avec la Mustang, Leo Fender mélange en quelque sorte plusieurs idées précédentes, mais aboutit à une mécanique encore différente.

Le chevalet reste indépendant du cordier, comme sur une Jazzmaster.

Il peut également basculer avec les cordes.

Mais le système qui met les cordes en mouvement est complètement nouveau.

Le brevet

Le mécanisme fait l'objet du brevet américain US Patent 3,241,418

Le dépôt précède donc de quelques semaines seulement la commercialisation de la Mustang.

Les exemplaires les plus anciens du Dynamic Vibrato portent logiquement la mention PAT. PEND., tandis que le numéro 3,241,418 apparaît plus tard sur la plaque, une fois le brevet accordé. Fender indique que le numéro commence à apparaître sur le cordier vers 1967.

Deux gros montants et une barre

À première vue, le système Mustang semble presque rudimentaire.

Une plaque métallique est vissée sur la guitare. Deux gros montants verticaux traversent cette plaque et supportent une barre cylindrique horizontale.

C'est dans cette barre que sont fixées les six cordes.

Le bras du vibrato est également fixé à l'une de ses extrémités.

Cette barre est donc à la fois :

  • le point d'ancrage des cordes ;
  • la partie mobile du vibrato ;
  • une masse mécanique faisant partie du fonctionnement du système.

Leo Fender la désigne dans son brevet comme un « inertial string-mounting element », littéralement un élément inertiel d'ancrage des cordes.

C'est de là que vient l'une des particularités les plus intéressantes de ce vibrato.

Les deux montants sont en réalité des leviers

Ce que l'on pourrait prendre pour deux simples poteaux n'en sont pas vraiment.

Chacun traverse une ouverture pratiquée dans la plaque métallique.

Autour du montant se trouve une gorge en V qui vient s'appuyer sur une arête de la plaque. Cette géométrie constitue un point de pivot.

Les deux montants peuvent donc légèrement basculer ensemble vers l'avant ou vers l'arrière.

Au-dessus de la plaque, ils supportent la barre d'ancrage des cordes.

Sous la plaque, chacun est relié à un ressort.

Lorsque le guitariste agit sur le bras, il ne fait pas tourner la barre sur elle-même comme sur un Bigsby.

Il provoque le basculement des deux montants, ce qui déplace la barre entière.

Le brevet insiste d'ailleurs sur cette nuance : la barre subit essentiellement un déplacement, et non une simple rotation autour de son axe.

Deux ressorts cachés sous la plaque

Chaque montant est relié à un ressort hélicoïdal de traction situé sous la plaque.

Ces deux ressorts sont disposés dans des cavités creusées dans le corps de la guitare.

Ils tirent dans la direction opposée à la tension exercée par les cordes.

Comme sur les autres vibratos flottants :

tension des cordes ↔ tension des ressorts

détermine la position neutre du système.

Mais Leo Fender ajoute ici une petite subtilité géométrique.

Les ressorts ne sont pas alignés directement avec les montants. Ils travaillent selon un certain angle.

Lorsque le vibrato se déplace, cet angle change.

Et avec lui change également le bras de levier avec lequel le ressort agit sur le mécanisme.

Une compensation mécanique

C'est probablement la partie la plus ingénieuse du Dynamic Vibrato.

Lorsque les cordes sont davantage tendues, leur résistance augmente.

Or, dans cette direction, la géométrie du mécanisme augmente également progressivement le bras de levier par lequel les ressorts agissent.

À l'inverse, lorsque les cordes sont détendues, le bras de levier des ressorts diminue.

Leo Fender cherchait donc à obtenir un système dans lequel l'effort ressenti au levier reste relativement progressif malgré les variations de tension des cordes.

Ce n'est pas simplement une interprétation de la mécanique : c'est explicitement l'un des objectifs annoncés dans le brevet.

C'est sans doute ce principe qui justifie le terme Dynamic Vibrato beaucoup mieux que son apparence extérieure.

La position neutre est réglable

Vibrato sur une Fender Mustang
Vibrato sur une Fender Mustang

Autre particularité assez peu évidente lorsqu'on regarde le mécanisme assemblé : les deux montants sont filetés dans la barre d'ancrage.

On peut donc les visser ou les dévisser.

Cela fait monter ou descendre la barre par rapport au point de pivot et modifie ainsi la géométrie d'équilibre du système.

Leo Fender prévoit précisément ce réglage afin de compenser :

  • les différences de tirant des cordes ;
  • les variations de caractéristiques des ressorts ;
  • la position d'équilibre du vibrato.

Dans la configuration que le brevet considère comme optimale, les deux montants sont approximativement perpendiculaires à la plaque lorsque le vibrato est au repos.

Ce détail est important.

La hauteur de la barre n'est donc pas seulement esthétique ou destinée à modifier l'angle des cordes. Elle fait partie du réglage mécanique du vibrato.

Et le chevalet ?

C'est ici que l'on retrouve directement l'héritage du Jazzmaster.

La Mustang utilise un chevalet flottant monté sur deux pieds placés dans des logements suffisamment larges pour lui permettre de basculer légèrement.

Lorsque le vibrato déplace les cordes longitudinalement, celles-ci entraînent le chevalet avec elles.

Leo Fender écrit très clairement dans le brevet que le but est d'éviter un déplacement relatif entre les cordes et les pontets.

Autrement dit :

les cordes ne sont pas censées glisser sur le chevalet.

Le chevalet est censé les suivre.

C'est exactement le principe que nous avions rencontré sur la Jazzmaster.

Et ce n'est pas un hasard : le brevet Mustang cite directement le brevet US 2,972,923 du vibrato et du chevalet Jazzmaster.

Mais le chevalet Mustang n'est pas exactement celui de la Jazzmaster

Fender en profite néanmoins pour simplifier les pontets.

Sur une Jazzmaster originale, chaque pontet est un petit cylindre entièrement fileté. La corde peut ainsi occuper différentes gorges.

Sur le chevalet Mustang traditionnel, chaque pontet cylindrique possède une seule gorge destinée à la corde.

La possibilité de déplacer légèrement la corde latéralement disparaît, mais celle-ci est beaucoup mieux définie dans son logement.

Ce type de pontet deviendra d'ailleurs populaire bien au-delà de la Mustang. Aujourd'hui encore, certains chevalets destinés aux Jazzmaster et Jaguar utilisent des pontets de type Mustang précisément pour cette raison.

Le vibrato et le chevalet sont très proches

Une autre différence saute aux yeux lorsqu'on compare Mustang et Jazzmaster.

Sur la Jazzmaster, le vibrato se trouve assez loin derrière le chevalet.

Sur la Mustang, la barre d'ancrage est placée juste derrière celui-ci.

Ce rapprochement est volontaire.

Dans son brevet, Fender explique qu'il souhaite réduire autant que possible la portion de corde comprise entre le chevalet et son point d'ancrage.

L'une des raisons avancées est d'éviter que cette courte portion de corde n'interagisse trop avec les vibrations de la partie utile de la corde.

Cela entraîne également un angle de corde derrière les pontets généralement plus prononcé que sur une Jazzmaster.

Pourquoi Fender parle-t-il d'« inertie » ?

C'est l'un des passages les plus curieux du brevet.

La barre métallique d'ancrage n'est pas uniquement considérée comme une pièce mécanique.

Fender lui attribue également un rôle de masse inertielle.

Selon le brevet, elle doit posséder suffisamment de masse pour ne pas être facilement mise en vibration par les cordes. Fender estime que cela permet aux cordes de vibrer plus durablement et évite également certaines interactions entre elles.

Il précise même qu'une barre relativement légère suffit avec cette architecture.

Il faut néanmoins lire cela pour ce que c'est : l'explication technique et l'argumentation du brevet Fender, pas une démonstration scientifique indépendante d'une amélioration du sustain.

Un peu de Bigsby, un peu de Jazzmaster, mais aucun des deux

Visuellement, on pourrait être tenté de rapprocher le Dynamic Vibrato d'un Bigsby.

Dans les deux cas, les six cordes sont attachées à une grosse barre transversale située derrière le chevalet.

Mais le fonctionnement est très différent.

Sur le Bigsby, cette barre tourne autour de son propre axe.

Sur la Mustang, la barre se déplace parce que ses deux montants basculent autour de points de pivot situés dans la plaque.

Et contrairement au Bigsby, la Mustang conserve le principe Fender du chevalet oscillant qui suit les cordes.

Le Dynamic Vibrato est donc réellement une architecture à part entière.

Trois solutions Fender en dix ans

En une dizaine d’années, Leo Fender aura travaillé sur trois solutions mécaniques principales de vibrato pour guitare :

SystèmeMouvementChevalet
Stratocaster — 1954Chevalet et ancrage basculent ensemble.Pontets solidaires de l’ensemble mobile.
Jazzmaster — 1958Cordier pivotant derrière le chevalet.Chevalet d’origine oscillant.
Mustang — 1964Barre portée par deux montants qui agissent comme des leviers.Chevalet oscillant, proche de la barre.

Trois systèmes pour le même effet, mais trois réponses mécaniques différentes. Dans le cas de la Mustang, l’étiquette de guitare destinée aux étudiants ne signifie donc pas que Leo Fender ait renoncé à une mécanique élaborée.

Ses limites

Comme le Jazzmaster, le système dépend néanmoins de plusieurs conditions pour revenir correctement à l'accord.

Le chevalet doit pouvoir osciller librement.

Les cordes doivent pouvoir se déplacer correctement au niveau du sillet.

Les deux pivots du vibrato ne doivent pas présenter de frottements ou de jeu excessifs.

Et surtout, le système doit être correctement équilibré.

Immobiliser le chevalet ou régler arbitrairement la hauteur de la barre peut donc modifier le fonctionnement imaginé à l'origine par Fender.

Cela explique en partie pourquoi deux Mustang apparemment identiques peuvent donner des impressions très différentes au levier.

Un vibrato conçu comme un système complet

Le brevet permet surtout de comprendre une chose qui se voit mal lorsque la guitare est assemblée.

Le Dynamic Vibrato n'est pas simplement un cordier avec deux ressorts.

Leo Fender conçoit simultanément :

  • le point d'ancrage des cordes,
  • les deux pivots,
  • la géométrie des ressorts,
  • la masse de la barre,
  • sa hauteur réglable,
  • la proximité du chevalet
  • et le mouvement du chevalet lui-même.

Toutes ces pièces fonctionnent ensemble.

C'est probablement la meilleure manière de résumer le Fender Dynamic Vibrato :

ce n'est pas la barre qui tourne, c'est tout son support qui bascule, pendant que le chevalet accompagne les cordes.