Donner une silhouette au corps
On reconnaît une Telecaster à sa silhouette, mais le contour n’explique pas à lui seul pourquoi elle fonctionne. Sous cette forme se trouvent un axe de manche, une hauteur de chevalet, des surfaces d’appui et des zones qui doivent conserver de la matière. Le dessin du corps commence donc avec un instrument déjà défini, pas avec un contour isolé.
Placer le corps autour du diapason et du manche
La ligne centrale utilisée depuis le début du projet conserve ici toute son importance. Elle permet de positionner la jonction du manche, le chevalet, les micros et les principaux éléments fonctionnels sans dépendre de la forme extérieure. Le centre visuel du corps ne correspond d’ailleurs pas nécessairement à l’axe des cordes. Une Jazzmaster, une Jazz Bass ou de nombreux instruments modernes utilisent des silhouettes asymétriques tout en conservant une géométrie parfaitement conventionnelle entre manche et chevalet.
En CAO, il est donc utile de conserver cet axe comme référence indépendante du contour. Lors d’un dessin sur papier ou sur gabarit, la même règle s’applique : on ne recherche pas le centre du corps pour retrouver l’axe, c’est le corps qui est construit autour de l’axe déjà connu.
Le diapason fixe la distance entre le sillet et le chevalet, mais il ne dit pas où doit commencer le corps. Deux instruments peuvent utiliser le même manche, le même diapason et le même chevalet tout en plaçant le corps différemment autour de cet ensemble. Ce déplacement modifie la longueur totale, la position assise, l’accès aux aigus, la position des boutons de sangle et la répartition des masses sans changer le diapason. C’est une liberté de conception importante.
Sur une guitare compacte, la jonction peut se trouver relativement loin dans le corps. Sur un instrument conçu pour un accès très dégagé aux dernières frettes, le corps peut au contraire rejoindre le manche plus tard. Une basse à manche long pourra bénéficier d’une corne supérieure qui avance davantage vers le manche afin de déplacer le point d’attache de la sangle. Le corps ne doit donc pas être simplement centré autour du chevalet. Sa position longitudinale fait partie de l’ergonomie générale.
L’épaisseur du corps conditionne beaucoup plus de choses que son aspect extérieur. Elle doit permettre d’intégrer la jonction du manche, les micros, l’électronique, les commandes, le jack, les inserts ou vis du chevalet et, le cas échéant, le bloc et les ressorts d’un vibrato. Elle détermine également la quantité de matière disponible pour les chanfreins ergonomiques, les chambres d’allègement et les différentes cavités. Les corps Fender traditionnels fournissent un ordre de grandeur connu, autour de 44 à 45 mm pour de nombreuses Stratocaster, Telecaster, Precision Bass ou Jazz Bass. Ce n’est cependant qu’une famille de dimensions historiques, pas une norme.
Un corps de 35 mm peut parfaitement fonctionner, mais il faut alors vérifier chaque composant. Un potentiomètre, un commutateur, un jack ou un bloc de vibrato qui tient facilement dans 45 mm peut devenir problématique lorsque dix millimètres disparaissent. À l’inverse, augmenter fortement l’épaisseur apporte rapidement du poids sans nécessairement améliorer la structure.
Choisir ses volumes : plein, chambré ou semi-creux
Une bonne méthode consiste à représenter d’abord les enveloppes nécessaires aux composants, sans chercher immédiatement à dessiner les défonces définitives. La jonction du manche occupe un volume. Le chevalet et ses fixations en occupent un autre. Il faut encore réserver la place des micros, de l’électronique, du jack, de l’éventuelle alimentation et du système de vibrato. Ces volumes permettent de voir immédiatement où le bois doit rester présent et où il pourra éventuellement être retiré. Cette approche évite un problème fréquent : terminer une silhouette séduisante puis découvrir qu’un potentiomètre se retrouve dans le chanfrein arrière, qu’un insert de chevalet débouche presque dans une chambre ou que la cavité d’un vibrato rencontre celle d’un micro.
Le dessin du corps doit distinguer la matière pleine, les chambres fermées et les ouvertures accessibles. Les différences entre corps massif, allégé et semi-creux sont détaillées dans Le corps ; nous examinerons ici surtout les volumes à réserver autour du manche et du chevalet.
Une fine feuille de placage destinée uniquement à l’aspect visuel a peu d’influence sur la géométrie générale. Une véritable table de plusieurs millimètres est différente. Elle ajoute de l’épaisseur au corps, peut recevoir le chevalet, les micros ou un binding, et peut être sculptée. Elle doit donc apparaître sur le dessin dès le départ. Une poche de manche de 16 mm mesurée depuis la surface d’une table de 6 mm ne décrit pas la même construction qu’une poche identique pratiquée dans un corps monobloc. La hauteur du chevalet par rapport au manche peut elle aussi changer si la table modifie le plan sur lequel il repose.
Dans une construction à table rapportée, il faut donc distinguer clairement l’épaisseur du corps principal, celle de la table et l’épaisseur totale.
Avec un corps plat, la surface supérieure constitue une référence très pratique. Avec une table bombée ou sculptée, cette référence devient beaucoup moins évidente. La surface située sous le chevalet peut se trouver à une hauteur différente de celle présente autour des micros ou près du manche. C’est l’une des raisons pour lesquelles la géométrie en hauteur et l’angle du manche doivent être définis avant de sculpter le corps. Sur ce type de construction, il est préférable de conserver plusieurs références fonctionnelles : plan de la jonction du manche, surface de montage du chevalet et niveaux nécessaires aux micros ou aux commandes. La sculpture vient ensuite relier ces différentes zones. Elle ne doit pas définir accidentellement leur hauteur.
Dessiner contour, cornes et confort
Une fois la géométrie fonctionnelle réservée, la silhouette peut réellement prendre forme. C’est ici que la liberté esthétique devient beaucoup plus importante, mais elle reste liée à quelques contraintes simples : laisser suffisamment de matière autour des composants, permettre l’accès aux aigus, offrir des zones d’appui confortables et conserver des points de fixation solides pour la sangle. La largeur du corps n’a pas besoin d’être proportionnelle au diapason. Une basse de 34" n’est pas une guitare agrandie, pas plus qu’une basse short-scale ne doit être une Jazz Bass réduite à l’échelle. L’instrument doit être dessiné autour du musicien et de ses composants, pas autour d’un facteur d’agrandissement.
La corne supérieure et la position de l’attache-sangle influencent l’équilibre debout. Plutôt que le réexpliquer ici, reportons les essais et les critères de choix à Ergonomie, poids et équilibre.
Les pans coupés déterminent une partie de l’accès aux dernières frettes, mais ils ne travaillent jamais seuls. La jonction corps-manche, le talon et la forme du contour se rencontrent dans cette zone. Une échancrure très profonde n’apporte que peu de bénéfice si la main rencontre immédiatement un gros talon carré. Inversement, un talon fortement sculpté permet parfois de conserver davantage de matière sur le corps sans pénaliser l’accès. Le pan supérieur mérite lui aussi d’être observé. Il peut participer à la structure autour du manche et au placement du bouton de sangle, mais une masse trop importante peut gêner la paume lorsque le musicien atteint les dernières cases.
Le chanfrein destiné à l’avant-bras et le creusement arrière contre le ventre peuvent transformer radicalement le confort d’un corps sans modifier sa géométrie centrale. Ils permettent également à un corps relativement épais de paraître moins massif. Leur profondeur et leur position doivent cependant être choisies en fonction des volumes internes. Un grand chanfrein arrière peut entrer en conflit avec une cavité électronique ou celle des ressorts d’un vibrato, tandis qu’un contour de bras très profond peut réduire dangereusement l’épaisseur disponible près d’une cavité avant. Ces formes doivent donc être dessinées en trois dimensions, ou au minimum contrôlées sur des coupes.
Le pourtour d’un corps n’est généralement pas laissé à angle vif. Le rayon choisi influence le confort, l’apparence et la perception de son épaisseur. Un petit rayon conserve visuellement le caractère d’un slab body, tandis qu’un rayon important adoucit fortement la silhouette. Il faut toutefois intégrer ce rayon dès que des composants approchent du bord. Une prise jack latérale, une cavité arrière, une vis de pickguard ou un bouton de sangle placé très près du pourtour peuvent se retrouver dans la matière retirée lors de l’arrondi. La ligne extérieure du plan n’est donc pas toujours la limite réelle de la matière disponible à toutes les profondeurs.