Prévoir la place et le mouvement du vibrato
Un vibrato peut entrer parfaitement dans son logement lorsque le chevalet est au repos, puis heurter le bois dès qu’on actionne le levier. Le problème ne se règle pas en agrandissant une cavité au hasard. Il faut définir les axes de pivotement, les dégagements et la trajectoire du mécanisme entier.
Le vibrato bouge : dessiner sa course
Un chevalet fixe doit tenir dans l’espace qui lui est réservé. Un vibrato doit également pouvoir s’y déplacer. C’est la différence essentielle lors de sa conception. Dans Principe de fonctionnement du vibrato, nous avons décrit les différentes manières de faire varier la tension des cordes. Ici, le problème devient géométrique : le mécanisme possède une position neutre et une enveloppe correspondant aux positions qu’il peut atteindre pendant son utilisation. Une cavité peut donc permettre le montage correct du mécanisme au repos tout en devenant insuffisante lorsque le levier est actionné. Il faut contrôler le déplacement de la plaque, du bloc, des ressorts et de tout autre élément mobile.
Le vibrato synchronisé Fender illustre bien cette géométrie tridimensionnelle. La plaque portant les pontets pivote autour d’une ligne définie par six vis ou, sur de nombreuses variantes modernes, par deux pivots. Sous cette plaque, un bloc traverse le corps. Les cordes y sont ancrées et des ressorts relient le bloc à une griffe fixée dans une cavité arrière. Il faut donc coordonner la position des pontets, l’axe de pivotement, la cavité du bloc et la cavité arrière. L’épaisseur du corps intervient directement, car le bloc doit pouvoir s’y loger et se déplacer. Il ne suffit pas que le vibrato tienne à l’arrêt.
Le plan coté du Gotoh 510TS-SF2 montre clairement l’intérêt de travailler à partir du composant exact : entraxes, largeur, espacement des cordes et dimensions du bloc sont réunis dans un même dessin. Gotoh 510TS-SF2 — plan coté constructeur Plan de routage Strat traditionnel — StewMac
Un même type de vibrato peut être intégré de plusieurs manières. Lorsqu’une plaque repose contre la table au repos, le débattement disponible n’est pas le même que lorsqu’elle est réglée flottante. Une cavité sous ou derrière la plaque peut permettre davantage de mouvement vers l’arrière. Un montage encastré modifie aussi la hauteur générale du mécanisme par rapport au corps. Il influence donc simultanément le débattement et la géométrie verticale de l’instrument. La profondeur de l’encastrement ne doit pas être choisie uniquement pour augmenter la course du vibrato. Elle doit rester cohérente avec la hauteur des pontets et la projection du manche.
Le Floyd Rose, ses pivots et sa cavité
Le Floyd Rose concentre plusieurs contraintes dans une zone réduite : pontets, couteaux, pivots, bloc traversant, ressorts arrière, vis de blocage des cordes et accordeurs fins. Il est donc particulièrement trompeur de le représenter seulement par le contour de sa plaque. Floyd Rose fournit actuellement pour son Original un document dimensionnel ainsi que des schémas de routage en pouces et en millimètres. Le fabricant indique également un bloc standard de 37 mm sur la version Original actuelle. Floyd Rose Original — dimensions et schémas de routage officiels
Ces documents doivent être associés à la version exacte retenue. Floyd Rose signale lui-même que certains modèles demandent des routages différents ; le 1000 Series Pro, par exemple, nécessite une cavité différente de celle d’un Original classique. Floyd Rose 1000 Series Pro — documentation constructeur L’espace derrière les pontets doit également tenir compte du déplacement des vis de blocage lorsque l’ensemble bascule. La profondeur disponible pour le bloc doit être vérifiée avec l’épaisseur réelle du corps. Dans ce cas, le plan constructeur n’est clairement pas un document réservé à l’étape d’usinage : il fait partie de la conception du corps.
Sur un vibrato à deux pivots, une part importante des efforts passe par les deux inserts. Leur implantation doit être examinée en même temps que la cavité centrale. Une défonce trop large ou une chambre d’allègement trop proche peut laisser très peu de matière autour d’un insert. Une vue de dessus peut donner l’impression que la zone est massive alors qu’une coupe révèle une paroi mince. Ces secteurs doivent donc être contrôlés en profondeur, particulièrement sur un corps chambré ou muni d’une table rapportée.
Sur un vibrato Fender traditionnel, la ligne des six vis participe directement au pivotement de la plaque. Leur position relative et leur alignement sont donc plus critiques que les vis d’une simple plaque fixe. Une erreur qui serait essentiellement esthétique sur un élément immobile peut ici augmenter les frottements ou perturber le mouvement. Le plan permet de définir la géométrie ; le gabarit et le procédé de perçage devront ensuite la conserver. C’est précisément le passage entre conception et fabrication décrit dans Le gabarit, lien entre le plan et la pièce.
Avec un vibrato utilisant un bloc et des ressorts arrière, la cavité des ressorts ne peut pas être ajoutée après coup. Elle doit permettre le déplacement du bloc, l’installation de la griffe, le montage des ressorts et leur réglage. Les vis de la griffe pénètrent dans le corps et demandent elles aussi suffisamment de matière. Cette cavité entre facilement en conflit avec les chanfreins arrière, les chambres d’allègement ou certaines implantations électroniques. C’est exactement la raison pour laquelle nous avons commencé, dans Concevoir le corps, par organiser des volumes fonctionnels avant de dessiner définitivement l’intérieur du corps.
Kahler et autres architectures
Le Kahler montre pourquoi tous les vibratos ne peuvent pas être conçus comme des variantes du système Fender. Sur les séries flat-mount à came, une grande partie du mécanisme est regroupée directement sous l’unité installée sur la face du corps. Le système ne demande donc pas la même longue cavité arrière à ressorts qu’un vibrato à bloc traversant, mais impose sa propre défonce et ses propres points de fixation. Kahler publie des instructions d’installation pour les séries 2300/7300 qui couvrent les modèles flat-mount de six à dix cordes concernés par ce document. Kahler 2300/7300 — plan et instructions d’installation officiels
Tous les vibratos ne constituent pas eux-mêmes le chevalet. Avec un Bigsby ou un vibrato de Jazzmaster, le point qui définit la longueur vibrante reste distinct du mécanisme qui fait varier la tension des cordes. Le chevalet est donc positionné suivant le diapason et la compensation, tandis que le vibrato est installé plus loin vers l’arrière. Il faut alors prolonger le dessin des cordes au-delà du chevalet. La distance jusqu’au vibrato, les hauteurs relatives et l’angle formé par les cordes deviennent des paramètres de la géométrie.
Dans le cas du Jazzmaster, le mécanisme demande également une cavité spécifique dans le corps. Un Bigsby est essentiellement monté en surface, mais ses dimensions et points de fixation doivent malgré tout être prévus suffisamment tôt.
L’intégration d’un chevalet ou d’un vibrato ne se limite pas au volume occupé par la pièce. Les vis d’intonation doivent rester accessibles, tout comme les réglages de hauteur. Les molettes d’un Tune-O-Matic doivent pouvoir tourner. Sur un Floyd Rose, les accordeurs fins et les vis de blocage doivent rester utilisables. Une trappe arrière doit permettre d’atteindre la griffe et les ressorts. Le composant doit également pouvoir être monté et déposé. Cette enveloppe d’accès mérite d’être contrôlée au même titre que l’enveloppe mécanique. Un élément peut parfaitement tenir sur le plan et devenir presque impossible à régler une fois entouré par un pickguard, une plaque, un débord de touche ou un autre composant.
Plans constructeur et vérification avant usinage
Le dossier de conception devrait conserver la référence exacte du chevalet ou du vibrato ainsi que le document dimensionnel utilisé. Cela permet de retrouver plus tard la raison d’une cote et d’éviter de mesurer à nouveau un instrument terminé pour comprendre son plan. Il faut toutefois garder à l’esprit qu’un fabricant peut modifier un produit ou sa documentation. Une cote issue d’un document constructeur doit donc rester associée à la référence — et si possible à la version — du composant concerné. Pour une fabrication réalisée longtemps après la conception, ces données critiques doivent être vérifiées à nouveau avant usinage.
| Système | Données utiles au plan |
|---|---|
| Chevalet fixe | points de contact, course d’intonation, plage de hauteur, espacement, fixations |
| Tune-O-Matic | course des pontets, hauteur, entraxe, inserts, éventuelle orientation |
| Cordier séparé | entraxe, inserts, hauteur et trajectoire des cordes |
| Wraparound | points de contact, compensation, hauteur et inserts |
| Cordes traversantes | espacement, diamètre des passages et dimensions des ferrules |
| Chevalet de basse | espacement exact, course d’intonation, hauteur et fixations |
| Pontets individuels | position de chaque unité, course, hauteur et espacement minimal |
| Vibrato à bloc | axe de pivotement, bloc, cavités, débattement et épaisseur disponible |
| Floyd Rose | pivots, routage supérieur, bloc, cavité arrière et enveloppe mobile |
| Kahler | position fonctionnelle, défonce, points de fixation et plage des pontets |
Pour un chevalet ou un vibrato conventionnel, l’ordre de travail peut être résumé ainsi :
- conserver l’axe longitudinal et le point de référence du sillet ;
- tracer la ligne du diapason nominal ;
- choisir le modèle exact de chevalet ou de vibrato ;
- récupérer sa documentation dimensionnelle ;
- repérer les points de contact des cordes et la course des pontets ;
- positionner longitudinalement le système de manière à conserver la plage de compensation nécessaire ;
- vérifier transversalement l’espacement et la trajectoire des cordes ;
- contrôler la hauteur des pontets par rapport au plan des frettes ;
- reporter les fixations, inserts et pivots ;
- dessiner les cavités et les passages traversants éventuels ;
- vérifier la matière restante autour des zones sollicitées ;
- pour un vibrato, contrôler toute son enveloppe de mouvement ;
- vérifier enfin l’accès aux réglages et au démontage.
Le chevalet fait partie des éléments pour lesquels une erreur de quelques millimètres peut rendre un corps inutilisable ou imposer une réparation visible. Avant de percer les inserts ou de défoncer une cavité de vibrato, il est donc justifié de refaire plusieurs contrôles indépendants. Le sillet et le diapason doivent être vérifiés. L’axe du manche doit coïncider avec celui prévu pour les cordes. Les pontets doivent disposer de leur course utile. Leur hauteur doit rester compatible avec la géométrie du manche. Sur un vibrato, il faut encore contrôler le déplacement maximal du mécanisme, les dégagements autour du bloc et la quantité de matière restant autour des pivots.