Le vibrato synchronisé Fender

Après le Bigsby, Fender va prendre le problème du vibrato par un tout autre bout.

Sur un Bigsby, le chevalet reste essentiellement indépendant du mécanisme : c’est le cordier qui tourne et les cordes doivent se déplacer sur le chevalet.

Pour la Stratocaster, Leo Fender choisit au contraire de faire bouger le chevalet avec les cordes.

Cette différence paraît modeste. Elle va pourtant donner naissance à l’un des systèmes de vibrato les plus copiés de l’histoire de la guitare.

Un premier essai plutôt raté

Le vibrato que nous connaissons aujourd’hui n’était pas la première solution envisagée pour la Stratocaster.

Au début du développement, Fender expérimente un système comportant un cordier séparé et des rouleaux individuels destinés à faciliter le déplacement des cordes sur le chevalet.

Sur le papier, l’idée était logique : si les cordes doivent bouger, réduisons les frottements.

Dans la pratique, le résultat fut nettement moins convaincant.

George Fullerton racontera que le système donnait un son médiocre et Bill Carson, qui l’avait essayé en situation réelle, le comparera à une sorte de banjo amplifié manquant de sustain. Fender avait déjà engagé de l’argent dans l’outillage lorsque Leo décida finalement de tout abandonner et de repartir de zéro.

C’est ce second départ qui donnera naissance au Synchronized Tremolo.

Faire bouger l’ensemble

Le changement de philosophie est radical.

Au lieu de laisser les cordes glisser sur un chevalet fixe, Fender réunit dans un même ensemble :

  • la plaque du chevalet ;
  • les six pontets ;
  • le point d’ancrage des cordes ;
  • un gros bloc métallique placé sous la plaque.

Lorsque le guitariste actionne le levier, tout cet ensemble pivote.

Les pontets se déplacent donc en même temps que les extrémités des cordes.

C’est notamment de là que vient l’appellation « Synchronized Tremolo » : les différents éléments du chevalet participant au changement de tension se déplacent ensemble. Fender décrit encore aujourd’hui les six pontets comme faisant partie du même système mobile.

Et, comme nous l’avons déjà vu, tremolo est ici un abus de langage historique : le système produit bien un vibrato, puisqu’il fait varier la hauteur des notes.

1954

Brevet du  Synchronized Tremolo de Fender
Brevet du Synchronized Tremolo de Fender

Le nouveau vibrato apparaît avec la Stratocaster en 1954.

Leo Fender dépose son brevet le 30 août 1954 sous le titre Tremolo Device for Stringed Instruments. Le brevet américain US 2,741,146 sera accordé le 10 avril 1956.

La Stratocaster est commercialisée à la fois avec ce nouveau vibrato et dans une version fixe, mais c’est évidemment le système mobile qui deviendra l’une des signatures visuelles et mécaniques de l’instrument. Fender présente encore le vibrato synchronisé comme l’une des innovations majeures de la Stratocaster originale.

Les six vis

À l’avant de la plaque du chevalet se trouvent six vis alignées, une devant chaque pontet.

Elles fixent le chevalet au corps mais lui permettent également de pivoter.

La plaque comporte autour de ces points de fixation une géométrie créant une ligne de basculement. Lorsque le levier est actionné, l’arrière du chevalet monte ou descend tandis que l’avant pivote autour de cette zone.

C’est la raison pour laquelle on parle généralement de vibrato Fender à six vis, six points ou six-point tremolo.

Il ne faut donc pas imaginer six charnières indépendantes.

Les six vis constituent ensemble la zone de pivot d’une même plaque.

Les pontets

L’autre amélioration importante par rapport à la Telecaster de l’époque concerne les pontets.

La Telecaster traditionnelle utilise trois pontets pour six cordes.

La Stratocaster reçoit dès le départ six pontets individuels.

Chaque corde peut donc être réglée indépendamment :

en longueur, pour l’intonation ;

et en hauteur, pour l’action et l’adaptation au radius de la touche.

Lorsque le vibrato fonctionne, ces six pontets restent solidaires de la plaque.

La corde n’a donc pas besoin de parcourir une grande distance sur un pontet fixe chaque fois que l’on utilise le levier.

Le bloc d’inertie

Sous la plaque se trouve une grosse pièce métallique verticale, couramment appelée bloc de vibrato, tremolo block ou parfois bloc d’inertie.

Les cordes traversent ce bloc depuis l’arrière de la guitare avant de remonter vers les pontets.

Le bloc remplit plusieurs fonctions.

Il sert de point d’ancrage aux cordes.

Il relie mécaniquement les ressorts au chevalet.

Il fournit également une masse importante au système mobile.

Fender explique que ce bloc en acier faisait partie intégrante de la seconde conception de Leo Fender et participait à son objectif de conserver un ensemble mécaniquement solide.

C’est aussi ce bloc qui impose la grande cavité pratiquée à l’arrière de la Stratocaster.

Les ressorts

Retournons la guitare.

Derrière la plaque généralement appelée backplate ou plaque arrière se trouve une cavité contenant les ressorts du vibrato.

Une extrémité de chaque ressort est accrochée au bloc.

L’autre est fixée à une pièce métallique vissée dans le corps : la griffe, ou claw.

Les cordes tirent le chevalet vers le manche.

Les ressorts tirent le bloc dans la direction opposée.

Le système trouve sa position de repos lorsque ces deux forces s’équilibrent.

Les premières Stratocaster utilisaient initialement trois ressorts, puis Fender adopta rapidement la possibilité d’en installer jusqu’à cinq.

La griffe

La griffe n’est pas simplement un support pour les ressorts.

Deux longues vis permettent de modifier sa position.

En les serrant, on étire davantage les ressorts.

En les desserrant, on réduit leur tension.

C’est ainsi que l’on adapte le vibrato à la tension exercée par les cordes.

Changer de tirant ou d’accordage peut donc obliger à retoucher la position de la griffe.

Le nombre de ressorts peut également être modifié.

Trois ressorts fortement tendus et cinq ressorts moins étirés ne donnent pas forcément exactement la même sensation sous le levier, même si tous deux peuvent équilibrer le même jeu de cordes.

Trois réglages possibles

Flottant

Dans son fonctionnement classique, le vibrato peut être réglé flottant.

L’arrière du chevalet reste alors légèrement décollé du corps.

Pousser le levier détend les cordes et fait descendre les notes.

Tirer le levier augmente la tension des cordes et fait monter les notes, dans la limite de la course disponible. Sur le système flottant classique, l’arrière de la plaque se rapproche alors du corps ; il s’en éloigne lorsque l’on pousse pour détendre les cordes.

La Stratocaster permet donc dès 1954 un mouvement dans les deux directions, avec une amplitude nettement supérieure à celle d’un Bigsby.

Fender donne encore aujourd’hui comme réglage possible un espace d’environ 3,2 mm entre l’arrière de la plaque et le corps pour un vibrato flottant moderne de style vintage. Ce n’est évidemment pas une loi universelle, mais un point de départ de réglage.

Plaqué contre le corps

Le vibrato synchronisé Fender
Le vibrato synchronisé Fender

Le même chevalet peut être réglé autrement.

En augmentant suffisamment la tension des ressorts, on peut maintenir l’arrière de la plaque contre le corps.

Le vibrato peut encore être poussé afin de détendre les cordes, mais on ne peut plus réellement tirer dessus pour monter les notes.

Cette configuration est souvent appelée decked.

Elle présente quelques avantages pratiques.

Le chevalet retrouve une butée mécanique clairement définie.

Les bends importants sur une corde perturbent beaucoup moins l’accordage des autres.

Et si une corde casse, les cinq restantes sont beaucoup moins affectées que sur un système entièrement flottant.

En contrepartie, on perd la possibilité de tirer le vibrato vers le haut.

Et on peut même le bloquer

Certains guitaristes vont encore plus loin et immobilisent totalement le bloc.

Une simple cale de bois placée entre le bloc et la cavité peut transformer le vibrato en chevalet pratiquement fixe.

Il existe également de nombreux dispositifs commerciaux permettant de bloquer ou stabiliser le système.

Cela peut sembler étrange d’acheter une guitare avec vibrato pour ensuite le condamner, mais la Stratocaster est suffisamment répandue pour que beaucoup de guitaristes apprécient l’instrument tout en n’ayant aucune utilisation du vibrato.

Et le gros bloc reste là, même lorsqu’il ne bouge plus.

Réglage du vibrato FenderCourse du levierÀ retenir
Flottant
Descente et montée de hauteur.Équilibre mobile entre cordes et ressorts ; un bend peut faire baisser les autres cordes.
Plaqué contre le corps — decked
Descente de hauteur ; montée limitée par le corps.La plaque revient contre un appui, tant que le réglage la maintient effectivement en butée.
Bloqué
Pas de mouvement.Le mécanisme fonctionne comme un ensemble fixe.

Pourquoi ce système offre-t-il plus d’amplitude que le Bigsby ?

Sur un Bigsby, une faible rotation de l’axe modifie légèrement la longueur disponible derrière le chevalet.

Le système Fender peut déplacer beaucoup plus largement les points d’ancrage des six cordes.

Le bras agit sur toute la plaque et sur le bloc.

Le rapport de levier permet donc de provoquer des variations de tension beaucoup plus importantes.

La note peut descendre de façon spectaculaire, au point que les cordes deviennent presque totalement molles si le mouvement disponible est suffisant.

Nous sommes encore loin de l’usage extrême qui deviendra associé au Floyd Rose, mais la Stratocaster ouvre déjà une porte que le Bigsby n’avait pas vraiment cherché à ouvrir.

Le bras de vibrato

Sur le modèle traditionnel, le bras se visse directement dans le bloc.

Sa position peut donc être ajustée en le vissant plus ou moins profondément.

Selon le modèle, un petit ressort peut être placé dans le logement afin de limiter le jeu et de maintenir le bras dans la position souhaitée.

Le bras Fender est long et relativement léger.

Il permet des mouvements très subtils mais aussi des variations beaucoup plus prononcées.

Cette polyvalence explique probablement une partie de l’extraordinaire diversité des usages qu’en feront les guitaristes.

Une arme musicale inattendue

La Stratocaster est initialement destinée notamment aux musiciens de western swing.

Personne chez Fender en 1954 ne semble avoir prévu ce que certains guitaristes allaient faire du vibrato quelques années plus tard.

Hank Marvin en fera un élément essentiel du son des Shadows, avec de légères ondulations presque permanentes.

Jeff Beck développera plus tard une maîtrise extrêmement fine du levier, allant jusqu’à l’utiliser comme véritable outil de phrasé.

Et Jimi Hendrix lui fera subir des traitements que le manuel d’utilisation de 1954 n’avait probablement pas envisagés.

Le mécanisme, lui, reste fondamentalement le même.

Le problème du retour au zéro

Comme tous les vibratos non bloquants, le système Fender doit revenir précisément à sa position de repos.

Les six vis de pivot doivent permettre un mouvement libre.

Les ressorts doivent ramener correctement le bloc.

Mais cela ne suffit pas.

Les cordes doivent également pouvoir se déplacer dans le sillet et sous les éventuels guides-cordes sans rester coincées.

Une Stratocaster qui se désaccorde après chaque utilisation du levier n’a donc pas nécessairement un problème de vibrato.

Le sillet est très souvent impliqué.

Les points de friction et le retour au point zéro donnent les bases de ce problème ; La tête détaille le trajet des cordes au sillet.

Les six vis doivent-elles être serrées à fond ?

Non.

Et c’est un point important.

Les six vis doivent maintenir le chevalet tout en lui permettant de pivoter. Les serrer de façon à plaquer brutalement l’avant de la plaque contre le corps peut gêner son mouvement.

Dans sa procédure actuelle de réglage des vibratos vintage, Fender conseille de desserrer légèrement les six vis, puis de régler principalement les deux vis extérieures comme points de référence tout en laissant les quatre centrales légèrement dégagées afin de stabiliser la plaque sans entraver son basculement.

Ce réglage moderne n’efface évidemment pas le fait que l’architecture historique reste un six-points.

Il montre surtout qu’un pivot fonctionne mieux lorsqu’on lui permet effectivement de pivoter.

L’influence des six pontets et du bloc

Comme pour les chevalets fixes, beaucoup de discours entourent les matériaux utilisés.

Pontets en acier embouti ou moulé, blocs en acier, zamak, laiton ou autres alliages sont régulièrement présentés comme capables de transformer radicalement le caractère de l’instrument.

Ces pièces peuvent bien sûr influencer mécaniquement le système : leur masse, leur rigidité et leurs modes propres ne sont pas identiques.

Mais les raccourcis du genre :

gros bloc = plus de sustain

ou

acier = plus brillant

méritent les mêmes précautions que pour n’importe quel autre chevalet.

Un vibrato forme un système mécanique complet. Modifier une seule pièce peut changer son comportement, mais il est difficile d’en déduire une règle tonale universelle.

Pourquoi « synchronisé » ?

Le terme prend finalement tout son sens lorsqu’on compare le système au Bigsby ou au premier prototype Fender.

Dans le vibrato synchronisé, les pontets, la plaque, le bloc et les extrémités des cordes se déplacent ensemble autour du même pivot.

Les cordes restent donc beaucoup plus solidaires de leur chevalet pendant le mouvement.

C’était précisément le changement fondamental apporté par la seconde conception de Leo Fender après l’échec du système à rouleaux.

Le nom n’est donc pas seulement un joli terme commercial.

Il décrit assez correctement la philosophie mécanique du système.

Un dessin qui survivra presque intact

Le plus remarquable est peut-être que l’architecture générale de 1954 existe toujours.

Six pontets.

Une plaque.

Six vis de pivot.

Un bloc traversant le corps.

Une cavité arrière.

Des ressorts.

Une griffe réglable.

Et un bras vissé dans le bloc.

Fender commercialise encore des Stratocaster reprenant pratiquement cette architecture originale, y compris des rééditions 1954 avec chevalet synchronisé à six vis.

Ce n’est pas exactement le signe d’une mauvaise idée.

En résumé

Le vibrato Fender synchronisé repose sur une idée simple mais déterminante :

au lieu de faire glisser les cordes sur un chevalet fixe, on fait pivoter le chevalet avec elles.

Les six cordes sont ancrées dans un bloc situé sous la plaque.

Les ressorts placés à l’arrière équilibrent leur tension.

Les six pontets permettent un réglage individuel de l’action et de l’intonation.

Et les six vis situées à l’avant forment la zone de pivot du système.

Le résultat offre davantage d’amplitude qu’un Bigsby, peut fonctionner flottant ou plaqué contre le corps et reste suffisamment simple pour avoir traversé plus de sept décennies sans changement fondamental.

Mais Fender ne va pas s’arrêter là.

Quatre ans plus tard, avec la Jazzmaster, Fender se démarque de cette architecture et imagine un vibrato totalement différent, où le chevalet et le mécanisme de vibrato redeviennent deux éléments séparés.

Ce sera notre prochaine étape.

Références techniques