Touche, profil et transitions
Un manche ne se résume pas aux lettres C, D, U ou V des catalogues. Ce que la main rencontre, c’est une section qui évolue d’une frette à l’autre, une touche qui ajoute sa propre épaisseur et une transition vers le talon ou la tête. Voici comment dessiner cet ensemble sans laisser les dernières formes au hasard du ponçage.
Touche, radius et hauteur des frettes
La touche peut être rapportée ou faire partie intégrante d’un manche monobloc, mais elle intervient toujours dans les dimensions finales. Avec une touche rapportée, son épaisseur s’ajoute à celle du manche proprement dit et participe à la hauteur totale de l’ensemble. Cette cote a déjà des conséquences sur la géométrie en hauteur. Il n’existe pas là non plus d’épaisseur universelle. Le choix dépend de la construction, du radius, de la profondeur des rainures de frettes, des incrustations éventuelles et de l’esthétique recherchée. Une touche très mince laisse moins de matière disponible pour certaines opérations futures, tandis qu’une touche très épaisse modifie sensiblement l’apparence du manche et peut imposer d’adapter son épaisseur totale.
Le radius de la touche correspond au rayon de la courbure transversale de sa surface. Plus le rayon est petit, plus la touche est bombée ; plus il est grand, plus elle se rapproche d’un plan. Les différences utilisées dans l’industrie sont considérables. Une Fender vintage peut utiliser 7,25", soit environ 184 mm, une Fender moderne 9,5", soit 241 mm, une Gibson actuelle 12", soit environ 305 mm, tandis qu’une Ibanez RG550 atteint 430 mm, environ 16,9". Warmoth Ces valeurs ne correspondent pas à des niveaux de qualité, mais à des choix ergonomiques et fonctionnels.
Un petit radius donne une surface plus arrondie, historiquement appréciée pour certains jeux d’accords. Un grand radius donne une touche plus plate et facilite généralement les bends importants avec une action basse, car la corde rencontre moins rapidement les frettes suivantes lorsqu’elle se déplace transversalement. Le choix du radius doit également être compatible avec certains composants, notamment les sillets bloquants et les chevalets dont le radius n’est pas ou peu réglable.
Une touche à radius constant conserve la même courbure du sillet jusqu’aux dernières frettes. Une touche à radius composé devient progressivement plus plate vers le corps. Elle n’est donc plus une portion de cylindre mais se rapproche d’une surface conique. Warmoth propose par exemple des combinaisons 10"-16", 9,5"-14" ou 12"-16". Warmoth Cette solution accompagne assez naturellement l’élargissement du manche : au fur et à mesure que les cordes s’écartent, la surface devient plus plate. Il ne faut toutefois pas considérer le compound radius comme une obligation géométrique. Des millions de guitares utilisent parfaitement un radius constant sur un manche qui s’élargit. Il s’agit d’un choix de conception et de sensation de jeu.
Le choix des frettes ne modifie pas la largeur du manche, mais il intervient dans sa hauteur fonctionnelle et dans la sensation sous les doigts. Une frette haute permet d’enfoncer moins le doigt jusqu’au bois et laisse davantage de matière pour de futures planifications. Une frette basse rapproche davantage la sensation du doigt de la touche. Lors de la conception du manche, il faut surtout tenir compte de leur hauteur finale après installation et dressage, car c’est le sommet des frettes qui constitue la référence géométrique réelle pour les cordes. La géométrie en hauteur de l’instrument doit donc être définie avec un type de frette au moins approximativement choisi.
Cette règle devient particulièrement importante avec les sillets Floyd Rose. Les différents modèles possèdent des largeurs et des espacements propres, et leur radius doit rester compatible avec celui de la touche. Warmoth rappelle par exemple que les sillets Floyd Rose officiels utilisés dans ses préparations présentent un radius de 10". Warmoth Une nouvelle fois, on retrouve la logique générale de La table à dessin : une pièce du commerce qui impose une interface doit être choisie avant de dessiner définitivement cette interface.
Dessiner le profil à plusieurs endroits
Nous avons décrit les principaux profils dans Anatomie. Pour la conception, il est plus utile de considérer la section réelle. À largeur et épaisseur identiques, un profil en U conserve davantage de matière sur les épaules, un profil en V en retire davantage dans certaines zones, tandis qu’un C peut prendre une multitude de formes intermédiaires. Les profils asymétriques vont encore plus loin en répartissant volontairement la matière différemment entre le côté grave et le côté aigu.
Warmoth utilise par exemple des profils asymétriques sur certains manches de basses cinq cordes, avec davantage de matière du côté grave. Ses profils de basse montrent aussi des épaisseurs allant approximativement de 20 mm à 22 mm à la première frette et de 23 à 25 mm à la douzième selon les variantes. Warmoth Pour créer un manche original, il est donc beaucoup plus intéressant de relever plusieurs sections d’un manche que l’on apprécie que de simplement écrire « profil C » sur le plan.
Un plan de manche devrait idéalement comporter plusieurs coupes transversales. La première frette et la douzième constituent de bonnes références, mais rien n’interdit d’ajouter une section vers la cinquième, la neuvième ou la zone de transition avec le talon. Chaque section définit alors la largeur, l’épaisseur et la forme du dos à cet endroit. En CAO 3D, ces sections peuvent servir directement à générer la surface du manche. Lors d’une fabrication manuelle, elles peuvent devenir des gabarits de contrôle. Le profil final ne doit cependant pas présenter de ruptures entre ces sections. Les transitions doivent rester continues et naturelles.
À l’extrémité du manche côté corps, le profil jouable doit progressivement rejoindre le talon ou la construction traversante. La position de cette transition influence directement l’accès aux dernières frettes. Une transition trop précoce peut créer une masse importante sous la paume alors que la touche continue encore sur plusieurs cases. Une transition plus tardive améliore l’accès, mais peut réduire la quantité de matière autour de la jonction. Il faudra donc la concevoir en relation avec l’article consacré à la jonction corps-manche, et non comme un simple détail esthétique du profil.
À l’autre extrémité, le profil doit rejoindre la tête. Il faut déjà prévoir suffisamment de matière autour du sillet, de l’accès au truss rod et de la transition entre le manche et la tête. Cette zone devient particulièrement critique lorsqu’une tête inclinée est utilisée, car la direction des fibres et la réduction locale de section peuvent créer une zone mécaniquement vulnérable.
Pour le dessin du manche actuel, il suffit donc de conserver une transition qui laisse ces choix possibles.
Basses, laminations et finition
La conception d’un manche de basse suit exactement les mêmes principes, mais les contraintes prennent davantage d’ampleur. Le diapason est généralement plus long, les cordes sont plus lourdes et, sur une cinq ou six cordes, le manche devient beaucoup plus large. Une Ibanez SR305E cinq cordes utilise par exemple 45 mm au sillet et 68 mm à la 24e frette, tandis que la SR1356B six cordes atteint 54 et 83 mm. Les deux conservent pourtant des épaisseurs relativement minces de 19,5 mm à la première frette et 21,5 mm à la douzième. Ibanez guitars
Cela montre qu’un manche de basse n’a pas nécessairement besoin d’être très épais pour être large, mais la rigidité de sa construction devient d’autant plus importante. Le matériau, la disposition des plis éventuels, le truss rod, les renforts et le profil doivent donc être pensés ensemble. Il faut également garder en tête que le manche et la tête représentent une part importante de la masse située loin du corps. Sur une basse, quelques centaines de grammes supplémentaires aux mécaniques ou dans une tête volumineuse peuvent avoir une influence notable sur l’équilibre général, sujet que nous traiterons dans l’article consacré à l’ergonomie, au poids et à l’équilibre.
Un manche peut être réalisé dans une seule pièce principale ou assemblé à partir de plusieurs bandes longitudinales. Les manches laminés sont particulièrement courants sur les basses modernes et les instruments à nombreuses cordes. Ils permettent notamment d’organiser plusieurs pièces de bois dans une même structure et peuvent être associés à des renforts supplémentaires. Ils ne sont cependant pas automatiquement « meilleurs » ou plus rigides qu’un manche monobloc. Le résultat dépend des matériaux, des dimensions, de l’orientation du bois et de la qualité de l’assemblage.
Le choix détaillé des matériaux sera traité plus tard dans Choisir les matériaux en fonction du projet. À ce stade, il faut surtout décider si l’architecture laminée fait partie du dessin, car elle influence la préparation du blank et parfois l’apparence du profil final.
La finition du manche et de la touche peut également avoir quelques conséquences sur le dessin, notamment au niveau des surfaces d’assemblage et des transitions. L’épaisseur d’un film de finition reste faible par rapport aux grandes dimensions du manche, mais elle devient moins négligeable dans un ajustement serré comme un neck pocket. Il faudra donc définir ultérieurement quelles zones seront finies avant ou après assemblage et quelles surfaces doivent rester propres pour le collage. Cela ne nécessite pas de modifier profondément le dessin du manche, mais évite de concevoir une jonction théoriquement parfaite sans laisser de place au procédé de finition réellement prévu.
Les cotes à transmettre à l’atelier
Un manche est une pièce précise, mais toutes ses cotes ne demandent pas la même tolérance. La largeur du talon d’un manche de remplacement doit naturellement correspondre correctement à la poche. La rainure d’un truss rod doit correspondre au composant choisi et les positions des frettes sont directement liées au diapason. À l’inverse, savoir si le dos du manche mesure exactement 21,00 ou 21,08 mm à un endroit quelconque n’apporte généralement rien si le profil final est façonné et contrôlé à la main. L’article consacré aux tolérances, jeux et ajustements reviendra précisément sur cette distinction entre précision utile et accumulation de décimales.
Prenons une guitare six cordes destinée à reprendre une architecture moderne relativement classique. On pourrait décider d’un diapason de 648 mm, 22 frettes, 42,8 mm au sillet, un talon compatible avec la famille Fender d’environ 56 mm, une touche de 241 mm de radius, environ 21 mm d’épaisseur à la première frette et 23 mm à la douzième, avec un truss rod double action. Il reste alors à vérifier que la trajectoire des cordes définie par le chevalet reste compatible avec ces largeurs, que le truss rod choisi tient réellement dans l’épaisseur prévue, que la jonction atteint la bonne hauteur par rapport au chevalet et que la future tête peut être raccordée correctement.
Pour une basse cinq cordes, le même exercice pourrait partir d’un diapason de 864 mm, d’un sillet de 45 mm, de 24 frettes et d’un espacement de chevalet de 16,5 mm. Les dimensions de la SR305E montrent qu’une telle architecture peut conduire à environ 68 mm de largeur à la 24e frette et 19,5 à 21,5 mm d’épaisseur selon la position. Ce ne sont pas des valeurs à copier obligatoirement, mais elles constituent un ordre de grandeur réel permettant de vérifier qu’un projet reste cohérent. Ibanez guitars