La finition du manche et de la touche

La finition du manche répond à des contraintes différentes de celle du corps. Le dos du manche reste presque constamment en contact avec la main, la touche reçoit directement les doigts et les cordes, tandis que la tête doit surtout être protégée comme n’importe quelle autre partie en bois de l’instrument. Une même guitare peut donc combiner plusieurs traitements : corps brillant, dos de manche satiné, touche sans film de finition et face de tête brillante.

Cette diversité explique pourquoi parler de la « finition du manche » comme d’un ensemble unique est souvent imprécis. Il faut distinguer le dos du manche, la touche et la tête, dont les fonctions et les contraintes ne sont pas les mêmes.

Le dos du manche

Le dos du manche est la partie où la finition influence le plus directement les sensations de jeu. Contrairement au corps, que l’on touche ponctuellement, le manche glisse continuellement dans la paume et entre le pouce et les doigts.

On y retrouve pourtant les mêmes grandes familles de produits que sur le reste de la guitare : nitrocellulose, polyuréthane, polyester, systèmes modernes, huiles et cires. Fender indique par exemple utiliser du polyuréthane sur de nombreux manches alors que certains corps de la même production reçoivent du polyester. Fender Gibson utilise couramment la nitrocellulose sur ses manches comme sur ses corps, parfois avec des degrés de brillant différents. Gibson

Le matériau n'est donc pas nécessairement différent de celui du corps, mais l'état de surface l'est souvent.

Brillant ou satiné

Un manche brillant possède une surface très lisse sur laquelle les irrégularités microscopiques ont été fortement réduites. Il réfléchit nettement la lumière et peut donner une sensation presque vitreuse.

Un manche satiné diffuse davantage la lumière parce que sa surface présente une microtexture plus importante. Cette même texture modifie le contact avec la peau et donne souvent une impression de glisse plus facile, particulièrement lorsque la main transpire.

Il serait néanmoins trop simple d'affirmer qu'un manche brillant « colle » et qu'un manche satiné « glisse ». Le phénomène dépend de la finition, de son état, de la pression exercée et surtout de l'humidité présente entre la main et le manche. Deux vernis brillants de formulations différentes peuvent produire des sensations assez éloignées.

Le satiné n'est pas non plus nécessairement une finition différente. Un même produit peut recevoir un traitement de surface différent, ou contenir des agents matants destinés à diffuser la lumière.

Pourquoi un manche satiné devient brillant

Un phénomène fréquent apparaît après plusieurs années de jeu : certaines zones d'un manche satiné deviennent progressivement plus brillantes.

Il ne s'agit pas nécessairement d'une remontée d'un vernis brillant caché sous la surface. Le frottement répété de la main polit progressivement la microtexture responsable de l'aspect satiné. La surface devient plus régulière, réfléchit davantage la lumière et prend donc localement un aspect brillant.

Le phénomène apparaît naturellement là où la main passe le plus souvent et peut constituer l'une des premières marques visibles d'utilisation d'un instrument.

Inversement, matifier un manche brillant par abrasion très fine ne change pas nécessairement la nature du revêtement : on modifie avant tout son état de surface.

Le manche huilé

Les finitions huilées étudiées précédemment prennent ici une importance particulière. Sur le dos d'un manche, elles permettent de conserver une sensation très proche du bois tout en lui apportant une protection.

Ernie Ball Music Man constitue probablement l'exemple industriel le plus connu. Le constructeur explique que beaucoup de ses manches sont traités avec Tru-Oil et cire pour crosses, plutôt qu'avec une finition polyester traditionnelle. Ernie Ball Music Man

Il est intéressant que Music Man qualifie parfois ces manches d'« unfinished », alors qu'ils ne sont évidemment pas laissés complètement bruts : ils ont reçu une huile polymérisante et une cire. Dans ce contexte, unfinished signifie surtout absence de film de vernis conventionnel.

Cette distinction est importante. Un manche huilé n'est pas nécessairement un manche sans finition.

Le toucher du bois

Lorsqu'un manche est recouvert d'un véritable film de nitrocellulose, de polyuréthane ou de polyester, la main touche essentiellement la finition, et non le bois lui-même.

Fender le souligne d'ailleurs à propos de ses touches en érable : puisque celles-ci sont généralement vernies, la sensation sous les doigts est celle du revêtement plutôt que celle de l'érable. Fender

Avec une finition huilée très mince, la structure superficielle du bois reste beaucoup plus perceptible. Les pores, la finesse du ponçage et la nature du bois participent alors davantage à la sensation.

Cette différence de toucher est réelle, mais elle ne doit pas être transformée en affirmation sonore. Une sensation de bois plus directe sous la main ne signifie pas automatiquement que l'instrument « résonne davantage ».

La touche pose un problème différent

La touche subit des contraintes particulières : pression des cordes, frottement des doigts, flexion des cordes lors des bends, accumulation de transpiration et de salissures, nettoyage répété et, à terme, remplacement des frettes.

Son traitement dépend beaucoup plus fortement du bois utilisé que celui du dos du manche.

Les deux grandes familles sont faciles à observer sur les guitares électriques classiques : touches en érable généralement recouvertes d'un film de finition, touches en palissandre ou en ébène généralement laissées sans vernis de surface.

Il existe cependant des exceptions importantes.

La touche en érable

L'érable est clair, relativement peu poreux et marque facilement lorsque des salissures pénètrent directement dans sa surface. Sur les guitares Fender traditionnelles, la touche en érable est donc protégée par une finition.

Sur un manche Fender monobloc en érable, la touche fait simplement partie de la même pièce de bois que le reste du manche. Sur d'autres constructions, une touche en érable séparée peut être rapportée, mais le principe de finition reste comparable.

Historiquement, Fender a employé la nitrocellulose, puis différents systèmes modernes, notamment des polyuréthanes. Les touches en érable actuelles peuvent être brillantes ou satinées selon les modèles, tandis que certains instruments reproduisant des spécifications anciennes utilisent des finitions nitrocellulosiques.

La couleur claire permet également d'observer très facilement l'usure. Lorsqu'un vernis ancien disparaît localement, le bois exposé peut rapidement se foncer sous l'effet des doigts, de la poussière et de l'oxydation. Les zones les plus jouées deviennent alors visibles autour des frettes.

Palissandre, ébène et pau ferro

Les touches en palissandre, ébène ou pau ferro sont généralement utilisées sans film de vernis continu.

Fender indique explicitement ne pas appliquer de finition sur ses touches en palissandre, contrairement à l'érable. Fender Le bois reste donc directement accessible au toucher et conserve son aspect mat ou légèrement satiné naturel.

Cette absence de film ne signifie pas nécessairement que le bois n'a reçu aucun produit au cours de sa fabrication ou de son entretien. Une petite quantité d'huile ou de conditionneur peut être appliquée, mais il s'agit généralement d'un traitement ponctuel de surface et non d'un vernis construisant une couche continue.

C'est une distinction importante : entretenir une touche avec une huile non siccative n'équivaut pas à réaliser une finition huilée.

« Huiler » une touche n'est pas la vernir à l'huile

Le vocabulaire crée ici beaucoup de confusion. Lorsqu'on parle d'« huiler » une touche en palissandre, on utilise souvent une huile minérale ou un conditionneur destiné à nettoyer légèrement la surface et à lui rendre temporairement un aspect moins sec.

L'huile minérale ne polymérise pas comme l'huile de lin, l'huile de tung ou le Tru-Oil. Elle ne construit donc pas un film protecteur comparable à une véritable finition huilée.

De nombreux produits vendus comme lemon oil pour les touches sont d'ailleurs essentiellement constitués d'huile minérale raffinée accompagnée de parfum ou d'autres additifs. Ils ne doivent pas être confondus avec de l'huile essentielle de citron pure, qui n'a ni la même composition ni le même usage.

Une touche en palissandre entretenue occasionnellement avec un conditionneur reste donc, du point de vue de sa finition, une touche non vernie.

Une touche sombre peut pourtant être vernie

Le fait que le palissandre soit habituellement laissé sans finition n'en fait pas une règle absolue. Certains constructeurs ont utilisé des touches sombres recouvertes d'un véritable vernis.

Rickenbacker constitue l'exemple historique le plus connu. Pendant de nombreuses années, certaines guitares et basses de la marque ont reçu un revêtement brillant sur la touche, ce qui produit une sensation très différente de celle d'un palissandre traditionnel laissé nu. La pratique a évolué selon les périodes et les séries, mais elle démontre que le choix de vernir une touche ne dépend pas exclusivement de l'essence utilisée. Rickresource

On peut donc rencontrer une touche sombre parfaitement brillante et recouverte d'un film, de même qu'un manche en érable traité seulement avec une huile et une cire.

Pourquoi ne vernit-on généralement pas le palissandre ?

Le palissandre possède plusieurs caractéristiques qui rendent le vernis moins nécessaire et parfois plus difficile à mettre en œuvre. Sa couleur sombre masque mieux les traces d'utilisation, son aspect est apprécié directement au toucher, et certaines espèces contiennent naturellement davantage d'huiles et d'extractibles que l'érable.

Ces substances peuvent également compliquer l'adhérence de certains revêtements si la préparation n'est pas adaptée.

La tradition joue également un rôle important. Depuis que Fender a introduit les touches rapportées en palissandre à la fin des années 1950, la combinaison dos de manche verni et touche sombre non vernie est devenue l'une des constructions les plus familières de la guitare électrique.

Il serait cependant excessif d'en conclure que le palissandre « ne peut pas être verni ». Il peut l'être, mais cela demande un système de finition compatible et produit un résultat tactile différent.

L'ébène

L'ébène est généralement laissé sans film pour des raisons similaires, mais son grain beaucoup plus fin permet d'obtenir naturellement une surface particulièrement lisse.

Une touche en ébène soigneusement préparée peut ainsi donner au toucher une impression presque polie sans qu'aucun vernis ne soit présent.

Cette caractéristique explique une confusion occasionnelle : une surface très lisse n'est pas nécessairement une surface vernie. Le brillant peut simplement provenir de la densité du bois et de la qualité de son polissage.

La touche en érable torréfié

Les traitements thermiques ont également brouillé les règles traditionnelles. L'érable torréfié contient moins d'humidité d'équilibre et sa structure a été modifiée par chauffage, ce qui permet à certains fabricants d'utiliser des traitements beaucoup plus légers qu'avec un érable conventionnel.

On rencontre ainsi aujourd'hui des manches ou touches en érable torréfié huilés, cirés ou pratiquement dépourvus de film épais.

Cela montre que l'association traditionnelle érable = vernis, palissandre = bois nu reste une bonne description générale de la guitare électrique classique, mais ne constitue pas une loi matérielle.

La finition et les frettes

Une touche vernie introduit une difficulté que ne présente pas une touche laissée nue : les frettes traversent la couche de finition.

Suivant la méthode de fabrication, les frettes peuvent être installées avant ou après certaines opérations de finition. Si le revêtement atteint les frettes, il doit être éliminé ou contrôlé sur les surfaces qui entrent en contact avec les cordes.

Avec le temps, la finition située immédiatement contre les frettes peut également s'user, se fissurer ou se décoller localement. Le phénomène devient particulièrement visible lors d'un refrettage, puisqu'il faut extraire les anciennes frettes sans arracher inutilement le revêtement voisin.

Une touche en palissandre non vernie simplifie généralement cette opération, puisqu'aucun film continu ne doit être préservé autour des frettes.

Les implications pratiques seront étudiées plus en détail dans les sections consacrées à la construction et à la réparation.

Le binding de touche

Certaines touches sont entourées d'un binding, généralement en matériau plastique. Celui-ci peut être intégré à la finition du manche ou rester visuellement distinct.

Chez Gibson, par exemple, de nombreux manches présentent un binding le long de la touche tandis que la nitrocellulose recouvre le dos du manche et les parties périphériques. La touche en palissandre elle-même reste généralement sans couche de nitro.

Le raccord entre ces surfaces doit être suffisamment propre pour que le vernis protège le manche sans former de bourrelet gênant sur le bord de touche.

Sur certains instruments traditionnels, le binding peut également recouvrir les extrémités des frettes sous forme de petites excroissances, souvent appelées fret nibs. Il s'agit toutefois davantage d'une caractéristique de frettage et de binding que de finition proprement dite.

La tête

La tête est généralement traitée comme une extension du manche, mais sa face peut recevoir un traitement différent.

Sur un manche Fender classique, l'érable reste visible et la finition transparente protège la tête. Le logo est intégré au système de finition suivant différentes méthodes selon les périodes et les modèles.

Chez Gibson, la face de tête est généralement noire et décorée du logo de la marque, tandis que l'arrière prolonge la finition du manche.

Sur d'autres instruments, une matching headstock reprend exactement la couleur du corps, comme nous l'avons vu dans l'article consacré aux effets de finition.

La tête illustre donc bien la différence entre structure du revêtement et décoration : un même manche peut recevoir une finition transparente sur son dos, une surface colorée sur sa face de tête et aucune couche continue sur sa touche.

Manche vissé et manche collé

La construction de la guitare influence naturellement la manière dont le manche est fini.

Un manche vissé peut être entièrement fini séparément du corps, ce qui permet très facilement d'utiliser des produits ou aspects différents. C'est courant chez Fender, où un corps peut recevoir du polyester tandis que le manche est recouvert de polyuréthane. Fender

Sur une guitare à manche collé, le corps et le manche peuvent au contraire être préparés et finis comme un ensemble continu. Cela favorise l'emploi d'un même système sur le dos, les éclisses et le manche, comme on le rencontre couramment chez Gibson.

Il ne s'agit cependant pas d'une obligation technique, et de nombreuses variantes existent.

La jonction entre fini et non fini

Sur un manche comportant une touche en palissandre ou en ébène non vernie, la frontière entre le revêtement et le bois nu doit être précisément contrôlée.

Le vernis couvre généralement le dos et les côtés du manche, puis s'arrête au bord de la touche. Une mauvaise démarcation peut produire un rebord perceptible, une accumulation de matière ou au contraire laisser une zone insuffisamment protégée.

Cette frontière est discrète sur une guitare terminée, mais elle constitue une partie importante de la qualité de finition.

Sur une touche en érable vernie, cette séparation disparaît en grande partie puisque la finition peut se poursuivre jusqu'à la surface de jeu.

Un manche « rapide » n'est pas une propriété mesurable unique

Les fabricants utilisent fréquemment des expressions comme fast neck, silky smooth ou natural feel. Elles décrivent une sensation réelle pour de nombreux guitaristes, mais ne correspondent pas à une caractéristique physique unique.

La sensation dépend de plusieurs paramètres simultanés : rugosité microscopique, coefficient de friction, humidité de la peau, forme du manche, pression de la main, température et quantité de finition présente.

Un guitariste peut donc préférer un polyuréthane satiné, un autre une nitro brillante déjà usée, un troisième un manche huilé. Il n'existe pas de finition objectivement « plus rapide » dans toutes les conditions.

Le vieillissement modifie le toucher

Le manche constitue probablement la partie d'une guitare où le vieillissement fonctionnel de la finition est ressenti le plus rapidement.

Un vernis satiné peut se polir, une nitro peut s'user jusqu'au bois, une finition huilée peut nécessiter un renouvellement, tandis que la sueur et les salissures modifient progressivement l'état de surface.

Sur une touche en érable vernie, les zones les plus utilisées peuvent perdre leur finition et se foncer. Sur une touche en palissandre non vernie, l'usure se manifeste davantage par un polissage local du bois et l'accumulation de marques autour des frettes.

Ces phénomènes feront partie de l'article consacré au vieillissement et au relic, car ils permettent également de comprendre pourquoi certaines reproductions artificielles paraissent crédibles et d'autres beaucoup moins.

Plusieurs finitions sur un seul manche

Le manche montre finalement mieux que toute autre partie de la guitare pourquoi le mot « finition » doit être utilisé avec précision.

Un instrument peut parfaitement présenter :

ZoneTraitement possible
Dos du manchepolyuréthane satiné
Touche érablepolyuréthane brillant ou satiné
Touche palissandre / ébènesans film de finition
Face de têtefinition brillante ou couleur assortie au corps
Arrière de têtemême traitement que le dos du manche
Bindingintégré au système de finition

Sur un autre instrument, le dos sera huilé et ciré, la touche en érable recevra le même traitement et la tête restera presque naturelle. Sur un troisième, l'ensemble du manche, touche comprise, pourra être recouvert d'un vernis brillant.

Il n'existe donc pas une finition spécifique « pour manche », mais une série de choix adaptés aux différentes surfaces.

Protection et sensation de jeu

Sur le corps, la finition est principalement perçue visuellement. Sur le manche, elle devient également une interface mécanique entre le musicien et l'instrument.

Un film épais et brillant protège efficacement le bois et demande peu d'entretien, mais produit une sensation différente d'une huile très mince. Une finition satinée modifie le frottement sans nécessairement réduire fortement la protection, tandis qu'une touche non vernie expose directement le bois aux doigts tout en facilitant certaines opérations d'entretien et de refrettage.

Le choix dépend donc moins d'une hiérarchie entre « bonne » et « mauvaise » finition que du compromis recherché entre protection, entretien, aspect et toucher.

La touche ajoute encore une contrainte supplémentaire : ce qui convient parfaitement au dos du manche n'est pas nécessairement souhaitable sous les cordes. C'est pourquoi l'érable verni, le palissandre nu et le manche huilé peuvent parfaitement coexister dans la lutherie moderne sans qu'aucune de ces solutions ne constitue à elle seule une référence absolue.

Références techniques