Les descendants modernes du vibrato Fender
En 1954, le Fender Synchronized Tremolo avait posé une architecture suffisamment bonne pour survivre pratiquement intacte jusqu'à aujourd'hui.
- Un chevalet mobile.
- Un bloc métallique sous la plaque.
- Des cordes traversantes.
- Des ressorts dans une cavité arrière.
- Et un équilibre entre la tension des cordes et celle des ressorts.
Trente ans plus tard, les fabricants ne cherchent donc plus forcément à inventer un autre principe. Ils cherchent surtout à faire mieux revenir le chevalet exactement au même endroit.
Trois systèmes vont particulièrement illustrer cette évolution :
- le Fender à deux pivots ;
- le vibrato PRS ;
- le Wilkinson VS100.
Ils se ressemblent suffisamment pour appartenir à la même famille.
Mais chacun répond différemment au principal défaut du vibrato Fender original : ses six points de pivot ne constituent pas toujours un axe mécanique parfaitement reproductible.
Le problème des six vis Fender
Le vibrato original de la Stratocaster pivote sur six vis disposées le long de l'avant de la plaque. Les trous de la plaque sont fraisés de manière à créer des arêtes qui prennent appui contre les vis. Le système fonctionne remarquablement bien lorsqu'il est correctement réglé.
Mais mécaniquement, six points de contact impliquent aussi six occasions de créer un frottement parasite.
- Une vis légèrement plus basse.
- Une autre légèrement décalée.
- Une plaque qui porte davantage sur certains points que sur d'autres.
- Une arête émoussée.
- Un serrage excessif.
Le chevalet peut alors revenir très légèrement dans une autre position après l'utilisation du levier. Sur quelques centièmes de millimètre, cela suffit déjà à modifier l'accordage.
Les systèmes modernes vont essentiellement chercher à rendre ce pivot plus simple, plus précis et plus reproductible.
Fender passe à deux pivots

En 1986, Fender adopte sur certaines Stratocaster modernes une évolution importante du système : les six petites vis sont remplacées par deux gros montants.
- Le principe général ne change absolument pas.
- Le chevalet est toujours solidaire d'un bloc traversant le corps.
- Les cordes passent toujours à travers ce bloc.
- Les ressorts arrière compensent toujours leur tension.
- Et le chevalet entier continue de basculer.
- La différence se trouve uniquement à l'avant.
Au lieu de tenter de construire un axe de rotation avec six points de contact, Fender n'en conserve plus que deux.
Deux points définissent beaucoup mieux un axe
Chaque côté de la plaque vient prendre appui contre un montant. Les deux contacts définissent l'axe autour duquel le chevalet pivote.
C'est mécaniquement beaucoup plus simple.
Moins de points de contact signifie :
- moins de frottements potentiels ;
- moins de risques de mauvais alignement ;
- un mouvement plus libre ;
- une position de retour plus précisément définie.
Le principe rappelle évidemment celui du Floyd Rose, qui avait déjà démontré l'intérêt d'un chevalet pivotant sur deux points.
Mais Fender ne reprend pas le double blocage du Floyd. Le système reste un vibrato Fender classique.
Les knife edges
Sur un bon vibrato à deux pivots, la plaque ne frotte pas simplement contre les montants. Ses extrémités forment des arêtes, ou knife edges.
Ces arêtes viennent prendre appui dans les gorges ou contre les surfaces prévues sur les deux montants.
Le contact est donc extrêmement réduit. Le chevalet pivote autour de ces deux lignes de contact plutôt que de glisser sur une grande surface.
C'est une évolution du même principe mécanique déjà présent, de manière beaucoup plus rudimentaire, sur le vibrato de 1954. Le fameux knife edge n'est donc pas une invention du Floyd Rose. Il est déjà présent dans l'ADN du vibrato Fender original.
Les systèmes modernes vont simplement le rendre beaucoup plus précis.
Le Fender moderne reste très Fender
Malgré les deux pivots, rien ne change fondamentalement dans son utilisation.
Il peut être réglé contre la table pour ne permettre que la descente de hauteur. Il peut être légèrement flottant, ou davantage flottant pour permettre une variation importante dans les deux directions.
Son équilibre dépend toujours de la même équation :
tension des cordes = tension des ressorts
Un changement de tirant ou d'accordage modifie donc toujours la position du chevalet. La révolution est ailleurs.
Le vibrato ne fonctionne pas différemment. Il fonctionne plus proprement.
PRS : six vis, mais pas comme Fender
Paul Reed Smith va prendre une direction étonnamment différente.
Lorsqu'il développe son propre vibrato au début des années 1980, il ne remplace pas les six vis par deux pivots. Il conserve six points de fixation. À première vue, le vibrato PRS ressemble donc beaucoup au Fender original. Mais seulement à première vue.
Le brevet de Paul Reed Smith est accordé en 1984. Le système avait été développé notamment avec John Mann, qui participera ensuite à la fabrication des premiers vibratos PRS.
Six véritables pivots
Les six trous situés à l'avant de la plaque PRS sont fraisés par dessous.
Ils forment ainsi six arêtes précises. Mais surtout, les six vis de fixation possèdent chacune une gorge circulaire. Les arêtes de la plaque viennent se placer dans ces gorges.
Nous n'avons donc plus simplement :
plaque → tête de vis
mais :
knife edge → gorge calibrée
sur chacun des six points.
La plaque est maintenue verticalement et longitudinalement par cette géométrie tout en restant libre de pivoter. C'est très différent d'une Stratocaster vintage dont les six vis servent à la fois de fixation, de guide et de pivot plus ou moins précisément défini.
Pourquoi conserver six points ?
Parce que PRS ne cherche pas seulement à réduire leur nombre.
Il cherche à rendre chacun d'eux mécaniquement correct.
Six contacts correctement alignés permettent de répartir les forces sur toute la largeur du chevalet. La plaque peut donc pivoter sur six petites arêtes tout en conservant un appui très stable.
C'est une philosophie presque opposée à celle du Fender moderne :
- Fender : moins de pivots.
- PRS : de meilleurs pivots.
Les deux solutions cherchent pourtant exactement le même résultat.
Les pontets sont également guidés
PRS s'intéresse aussi à ce qui se passe derrière le pivot.
Sur un vibrato traditionnel, les pontets peuvent posséder un très léger jeu latéral. Ce mouvement paraît insignifiant. Mais si le chevalet revient parfaitement en place tandis qu'un pontet revient quelques centièmes de millimètre ailleurs, la corde ne retrouve pas exactement la même longueur.
PRS enferme donc les six pontets dans une sorte de poche usinée dans la plaque, qui limite leur déplacement latéral.
Encore une fois, il ne s'agit pas de réinventer le vibrato.
Il s'agit d'éliminer progressivement toutes les petites libertés mécaniques inutiles.
Les boules des cordes remontent sous la plaque
Autre détail moins spectaculaire : les perçages du bloc sont conçus de manière à faire remonter les boules des cordes très près de la plaque du chevalet.
La portion de corde située entre son ancrage et le pontet devient donc très courte. Cette partie de la corde peut s'allonger et se détendre lorsqu'on utilise un vibrato. La raccourcir réduit donc encore une source potentielle de variation.
Ce genre de détail résume assez bien l'approche PRS.
Aucun élément pris isolément n'a quelque chose de révolutionnaire. Mais tout le système est conçu pour réduire les petits mouvements parasites.
Et le sillet ?
Le brevet PRS ne se limite d'ailleurs pas au chevalet.
Il considère l'ensemble du trajet de la corde :
chevalet → pontet → sillet → mécanique
Paul Reed Smith comprend parfaitement qu'un vibrato irréprochable ne sert à rien si la corde reste coincée dans le sillet. C'est une différence importante avec le Floyd Rose.
Floyd résout radicalement le problème en bloquant la corde. PRS cherche à obtenir le même résultat pratique tout en permettant à la corde de continuer à se déplacer normalement.
On retrouve donc ici deux philosophies :
Floyd Rose : supprimer le glissement.
PRS : rendre le glissement suffisamment libre pour qu'il soit reproductible.
Une guitare sans bloque-cordes
C'est précisément ce qui fait l'intérêt du système PRS.
On conserve :
- des mécaniques traditionnelles ;
- un sillet traditionnel à faible friction ;
- des cordes ordinaires ;
- un changement de cordes normal ;
- un vibrato largement flottant.
- Pas de pinces.
- Pas de clé Allen pour changer une corde.
- Pas de fine tuners sur le chevalet.
La stabilité est obtenue essentiellement par la qualité géométrique de toute la chaîne mécanique. C'est moins spectaculaire que le Floyd, mais beaucoup plus transparent pour le guitariste.
Wilkinson : deux pivots, mais intelligemment différents
Quelques années plus tard, Trevor Wilkinson s'attaque lui aussi au vibrato Fender.
Le Wilkinson VS100, lancé en 1986, devient rapidement l'un des vibratos modernes les plus reconnaissables et établit largement la réputation de la marque Wilkinson.
À première vue, nous retrouvons un chevalet à deux pivots, mais Wilkinson y ajoute une subtilité mécanique particulièrement élégante.
Deux pivots qui n'ont pas la même fonction

Sur beaucoup de vibratos à deux points, les deux côtés du chevalet sont presque symétriques. Wilkinson raisonne autrement:
Un des deux pivots possède une géométrie en demi-lune. Il détermine précisément la position latérale du chevalet.
L'autre utilise une arête droite. Celui-ci permet au chevalet de tolérer de minuscules différences d'espacement entre les deux montants sans provoquer de contrainte mécanique.
C'est très astucieux.
Pourquoi ne pas immobiliser les deux côtés ?
Parce que deux éléments mécaniques parfaitement contraints exigent que leur position soit elle-même parfaite.
Imaginons que les deux inserts du corps soient espacés de quelques centièmes de millimètre de plus ou de moins que prévu. Si les deux côtés du chevalet les emprisonnent strictement, la plaque doit légèrement se déformer ou les couteaux travaillent de travers. Cela crée du frottement.
Wilkinson laisse donc :
un côté positionner précisément le chevalet,
et :
l'autre absorber les petites tolérances de fabrication.
Le chevalet sait exactement où il est sans être mécaniquement coincé. C'est une excellente application d'un principe classique de mécanique : ne jamais contraindre inutilement une pièce dans toutes les directions.
Le Wilkinson n'est pas seulement un pivot
Le VS100 apporte aussi une série d'améliorations pratiques.
- Les pontets sont bas et confortables sous la main.
- Le système de levier élimine le jeu que l'on rencontre souvent avec un bras simplement vissé.
- Les pontets disposent d'une bonne course d'intonation.
- Les points de passage des cordes sont dessinés pour éviter les angles agressifs susceptibles de provoquer leur rupture.
Comme chez PRS, l'intérêt vient donc moins d'une invention spectaculaire que d'une accumulation de petits problèmes correctement résolus.
Le 5+1
Wilkinson développera également une autre solution particulièrement intéressante : le système 5+1.
Il conserve six vis, mais une seule sert réellement à positionner précisément le chevalet. Les cinq autres points possèdent davantage de liberté. On retrouve exactement la même philosophie que sur le VS100 :
définir précisément la position sans surcontraindre la mécanique.
Le vibrato peut ainsi conserver l'apparence et la compatibilité d'un système Fender à six vis tout en réduisant les problèmes d'alignement associés aux six pivots traditionnels.
Trois réponses au même problème
Ces trois systèmes deviennent beaucoup plus intéressants lorsqu'on les place côte à côte.
| Système Pivot | Idée principale | |
| Fender 2 points | 2 pivots | réduire le nombre de contacts |
| PRS | 6 knife edges dans 6 gorges | rendre les six contacts parfaitement définis |
| Wilkinson VS100 | 2 pivots asymétriques | définir la position sans surcontraindre le chevalet |
Leur architecture générale reste pourtant pratiquement celle de 1954 :
cordes → pontets → plaque → bloc → ressorts
Leo Fender reconnaîtrait immédiatement les trois.
Pourquoi n'ont-ils pas besoin du double blocage ?
C'est la question qui vient naturellement après le Floyd Rose.
Le Floyd Rose avait conclu que le meilleur moyen d'éviter qu'une corde ne revienne mal à sa position était simplement de l'empêcher de se déplacer. Fender, PRS et Wilkinson continuent au contraire à utiliser des cordes libres.
Cela impose que plusieurs éléments fonctionnent correctement :
- le sillet doit présenter peu de friction ;
- les mécaniques doivent être stables ;
- les cordes doivent être correctement montées ;
- le chevalet doit revenir précisément à son point zéro ;
- aucun pontet ne doit se déplacer.
Le système est donc potentiellement moins invulnérable qu'un Floyd à une utilisation extrêmement violente. Mais il reste considérablement plus simple à vivre:
- On change une corde normalement.
- On change d'accordage sans débloquer quoi que ce soit.
- On accorde directement avec les mécaniques.
- Et aucune clé Allen n'est nécessaire.
Le sillet devient aussi important que le chevalet
Cette génération de vibratos met en évidence quelque chose d'essentiel que nous retrouverons lorsque nous parlerons du désaccordage.
Un vibrato moderne extrêmement précis peut très mal fonctionner avec un mauvais sillet.
Si une corde se coince dans sa rainure lorsque sa tension diminue, puis ne revient pas exactement à sa position lorsque le vibrato revient au repos, la précision du chevalet n'y changera rien.
C'est pourquoi ces systèmes sont fréquemment associés à :
- des sillets soigneusement taillés ;
- des matériaux autolubrifiants ;
- des mécaniques à blocage ;
- une géométrie de tête limitant les angles latéraux des cordes.
La stabilité d'un vibrato n'est jamais uniquement celle de son chevalet.
C'est celle de tout le trajet de la corde.
Les mécaniques à blocage ne bloquent pas comme un Floyd Rose
Il faut d'ailleurs éviter une confusion fréquente.
Une mécanique à blocage n'est pas l'équivalent d'un bloque-cordes Floyd Rose. Elle immobilise simplement la corde sur l'axe de la mécanique afin d'éviter plusieurs tours d'enroulement. La corde continue à traverser librement le sillet. Son principal intérêt avec un vibrato est donc de supprimer les mouvements parasites des spires autour de l'axe.
C'est utile, mais le sillet reste toujours dans l'équation.
Le bras aussi a évolué
Le vieux bras Fender vissé possède un défaut que presque tout utilisateur de Stratocaster connaît.
Il peut avoir du jeu. On commence à déplacer la main et, pendant quelques millimètres, rien ne se passe.
Les systèmes modernes utilisent fréquemment des bras push-in, maintenus par une bague, une vis ou un matériau à faible friction.
On peut régler leur résistance. Le bras reste où on le laisse, et surtout, son mouvement commence immédiatement à agir sur le chevalet.
Ce n'est pas fondamental pour la stabilité d'accord. Mais pour la sensation de jeu, la différence est considérable.
Qu'a-t-on finalement changé depuis 1954 ?
Étonnamment peu de choses.
Le principe de fonctionnement reste exactement le même.
- Les cordes tirent dans un sens.
- Les ressorts tirent dans l'autre.
- Le chevalet se place à l'endroit où les deux forces s'équilibrent.
- Le levier déplace cet équilibre.
- Puis les ressorts et les cordes ramènent le chevalet vers sa position neutre.
Toute l'évolution moderne consiste essentiellement à faire en sorte que :
la position neutre soit toujours exactement la même.
- Pour Fender, cela passe par deux pivots.
- Pour PRS, par six pivots beaucoup mieux définis et une attention particulière à l'ensemble du trajet de la corde.
- Pour Wilkinson, par une mécanique qui guide précisément le chevalet sans lui imposer de contraintes inutiles.
Leo avait déjà presque tout trouvé
C'est peut-être finalement la conclusion la plus intéressante.
Dans notre parcours, nous avons rencontré des solutions radicalement différentes :
- Bigsby fait tourner une barre.
- La Jazzmaster sépare le cordier du chevalet.
- Le Kahler utilise une came.
- Le TransTrem déplace différemment chacune des six cordes.
Mais lorsqu'il s'agit simplement de construire un vibrato efficace, polyvalent et relativement simple, l'industrie revient constamment au même schéma :
une plaque, un bloc, quelques ressorts et un axe de pivot.
Exactement ce que Leo Fender avait dessiné au début des années 1950. Les descendants modernes n'ont donc pas réellement corrigé une mauvaise idée. Ils ont surtout passé plusieurs décennies à polir une très bonne idée.