La forme du corps d’une guitare électrique
La forme du corps est probablement l’élément le plus immédiatement reconnaissable d’une guitare électrique. Certaines silhouettes sont devenues si caractéristiques qu’elles permettent d’identifier un modèle au premier coup d’œil.
Cette forme ne répond toutefois pas uniquement à des considérations esthétiques. Elle influence également le confort, l’accès aux dernières cases, l’équilibre de l’instrument et la manière dont celui-ci se place contre le corps du guitariste.

Corps à taille alignée et corps offset

La plupart des guitares présentent une taille plus ou moins marquée, c’est-à-dire un rétrécissement situé entre les parties supérieure et inférieure du corps.
Sur un corps classique, les deux creux de cette taille sont globalement alignés. C’est le cas, par exemple, de la Gibson Les Paul, de la Fender Telecaster, de la Fender Stratocaster ou de la Gibson SG.
À l’inverse, sur un corps offset, les deux creux sont décalés l’un par rapport à l’autre. Cette disposition donne au corps une silhouette visuellement inclinée ou décentrée.
Les exemples les plus connus sont les Fender Jazzmaster, Jazz Bass et Jaguar ou les mythiques Mosrite Ventures.
Il faut toutefois éviter de confondre corps offset et simple asymétrie. Une Stratocaster, par exemple, possède des cornes de formes différentes, mais sa taille reste relativement alignée. Sur les Fender Jazzmaster et Jaguar, le décalage de la taille intervient aussi dans la position de jeu assise : il ne s’agit pas uniquement de dessiner une guitare de travers.
Simple cutaway et double cutaway

L’échancrure, ou cutaway, désigne la partie du corps supprimée à proximité du manche afin de faciliter l’accès aux dernières cases.
Une guitare à simple cutaway ne possède qu’une seule échancrure, généralement du côté des cordes aiguës. La Gibson Les Paul en est probablement l’exemple le plus célèbre. La Fender Telecaster appartient également à cette famille.
La double cutaway comporte une échancrure de chaque côté du manche.
La Fender Stratocaster, la Gibson SG, la PRS Custom 24 ou l’Ibanez RG en sont des exemples bien connus.
La seconde échancrure ne garantit pas, à elle seule, un meilleur accès aux aigus. La profondeur de la découpe, la position du manche et le volume du talon comptent tout autant ; ces points sont détaillés dans La jonction corps-manche. La double échancrure contribue aussi à l’équilibre et à l’identité visuelle de l’instrument.
La forme des cornes intervient également dans l’équilibre de la guitare lorsqu’elle est portée à la sangle.
La corne supérieure, en particulier, permet souvent d’avancer le point d’attache de la sangle vers le manche. La position des deux attaches par rapport au centre de gravité, leur hauteur et la répartition des masses déterminent ensemble la manière dont la guitare se suspend.
Lorsque cette géométrie est bien pensée, la guitare reste facilement en position. À l’inverse, un manche lourd et une implantation défavorable des attaches peuvent faire plonger le manche vers le sol : c’est le fameux neck dive. La friction de la sangle et sa largeur peuvent atténuer le phénomène, sans corriger la répartition des masses. La main qui frette finit alors par retenir l’instrument au lieu de se consacrer entièrement au jeu.
La corne supérieure est donc loin d’être un simple caprice esthétique.
Échancrures vénitiennes et florentines

Les termes vénitienne et florentine sont surtout associés historiquement aux guitares acoustiques et aux guitares à caisse. Je les utiliserai ici par analogie pour décrire la forme des échancrures des guitares solid-body.
Une échancrure vénitienne présente une forme arrondie et progressive.
La Stratocaster constitue un bon exemple de double cutaway à tendance vénitienne : ses deux cornes restent relativement douces et arrondies.
À l’inverse, une échancrure florentine se termine par une pointe plus marquée.
L’Ibanez RG en est un excellent exemple : ses deux cornes, longues et pointues, donnent une lecture nettement plus florentine de la double échancrure.
Entre ces deux extrêmes, il existe évidemment toute une série de formes intermédiaires. Une Gibson SG, par exemple, présente des cornes assez pointues mais conserve des courbes relativement fluides.
Cette distinction n’a rien d’une norme absolue. Elle constitue simplement un moyen pratique de décrire visuellement la forme d’une échancrure sans devoir inventer un vocabulaire différent pour chaque guitare.
La révolution Stratocaster

Lorsqu’elle apparaît en 1954, la Fender Stratocaster tranche nettement avec tout ce qui existe alors.
La Telecaster avait déjà démontré qu’une guitare électrique pouvait se satisfaire d’un corps massif relativement simple. La Stratocaster pousse l’idée beaucoup plus loin en intégrant directement l’ergonomie dans le dessin du corps. Elle adopte une double échancrure, des bords largement arrondis, un chanfrein destiné à l’avant-bras (Comfort Contour) et un évidement arrière permettant au corps de mieux épouser celui du musicien (Belly Cut). La décalcomanie « Original Contour Body » revendique précisément ces contours de confort. Sa longue corne supérieure participe également à l’équilibre de l’instrument en déplaçant le point d’attache de la sangle vers l’avant.
Le résultat est une guitare particulièrement confortable et équilibrée, conçue non plus seulement comme un support pour les micros, le chevalet et le manche, mais comme un objet destiné à s’adapter au musicien. Mais son influence dépasse largement la seule question du confort.
La silhouette générale de la Stratocaster est devenue l’un des grands archétypes de la guitare électrique. Demandez à un moldu de dessiner une guitare électrique : il y a de fortes chances qu’il vous fasse quelque chose qui ressemble à une Strat.
Une quantité considérable de modèles apparus depuis reprend son principe de base : taille marquée, deux cornes, échancrures profondes, corps profilé et accès relativement dégagé aux dernières cases.
Les Ibanez RG, Jackson Soloist, Charvel, Schecter, ESP et quantité d’autres guitares modernes appartiennent ainsi, à des degrés divers, à cette grande famille de formes parfois regroupées sous le terme de Superstrat.
La filiation n’est pas toujours directe et les proportions peuvent être radicalement différentes, mais le principe général reste immédiatement reconnaissable.
Il serait difficile de chiffrer sérieusement la proportion de guitares actuelles qui descendent directement ou indirectement de la Stratocaster, mais son influence sur le dessin de la solid-body moderne est difficile à exagérer.
Galbes, chanfreins et sculptures
La silhouette générale ne constitue qu’une partie de la forme du corps.
Certains modèles restent presque entièrement plats et relativement simples. La Telecaster traditionnelle en est un bon exemple.
D’autres reçoivent des chanfreins destinés à améliorer le confort. La Stratocaster constitue évidemment la référence historique avec son chanfrein pour l’avant-bras et son évidement arrière.
D’autres guitares utilisent une table sculptée. C’est notamment le cas de la Les Paul, dont le dessus bombé participe largement à l’identité visuelle. Ce galbe peut être taillé dans une table rapportée, tandis que d’autres corps sont sculptés directement dans leur bloc principal.
Les constructeurs contemporains ont parfois poussé cette recherche beaucoup plus loin avec des corps dont les surfaces sont presque entièrement sculptées. Sur certains modèles, il devient difficile de parler simplement d’une planche découpée : le corps est véritablement façonné en trois dimensions.

Les arêtes du corps peuvent également être adoucies par un congé, c’est-à-dire un arrondi appliqué sur le pourtour. En atelier, on utilise souvent une fraise à rayon déterminé, mais les raccords et les zones travaillées à la main peuvent présenter des transitions différentes.
Une Telecaster traditionnelle conserve des arêtes relativement franches, tandis qu’une Stratocaster possède des bords plus généreusement arrondis. Le rayon précis dépend du modèle, de l’époque et des choix de fabrication ; ce n’est pas une valeur universelle attachée au nom de la guitare.
La différence paraît faible sur le papier, mais elle change énormément la perception du corps : la Tele reste visuellement plus “taillée à la serpe”, tandis que la Strat paraît plus douce et plus organique.
Ces congés viennent bien sûr s’ajouter aux autres formes de sculpture du corps, comme le chanfrein de l’avant-bras ou l’évidement arrière.
Quelques millimètres d’arrondi paraissent dérisoires. Sur une guitare, ils peuvent pourtant suffire à faire passer une planche de cuisine à quelque chose de beaucoup plus civilisé.
Les éléments de forme en un coup d’œil
| Élément | Ce qu’il décrit | Effet à examiner |
| Taille alignée ou offset | La position des deux creux latéraux du corps. | Appui sur la cuisse et orientation de la guitare en jeu assis. |
| Simple ou double échancrure | Le dégagement autour de la jonction avec le manche. | Accès aux aigus, à examiner avec la forme du talon. |
| Corne supérieure | Un prolongement du corps pouvant porter l’attache de sangle. | Position de suspension et équilibre, en relation avec les masses. |
| Chanfrein d’avant-bras | Un amincissement local de la face avant. | Contact avec le bras qui attaque les cordes. |
| Évidement arrière (belly cut) | Une sculpture du dos du corps. | Contact avec le torse et inclinaison de l’instrument. |
| Congé de bord | Un arrondi sur l’arête du pourtour. | Douceur du contact et aspect général. |
| Galbe de la face avant | Un relief obtenu par sculpture ou cintrage selon la construction. | Géométrie de la surface, épaisseur locale et implantation des composants. |
Les hors-gabarit

Toutes les guitares ne se laissent évidemment pas ranger sagement dans les catégories précédentes.
Dès la fin des années 1950, Gibson s’éloigne radicalement des formes traditionnelles avec la Flying V et l’Explorer. Ici, le corps n’essaye même plus de rappeler les courbes habituelles d’une guitare : la silhouette devient un élément graphique à part entière.
Plus tard apparaîtront des formes encore plus radicales, comme la Jackson Rhoads, les différentes BC Rich, certaines Kramer, Dean ou autres créations destinées autant à être vues qu’à être jouées.
Et puis il y a les guitares qui remettent carrément en cause l’idée même de ce qu’est un corps.
Les Steinberger des années 1980 en sont probablement l’exemple le plus célèbre. Sur certains modèles, le corps est réduit à une structure extrêmement compacte et la tête disparaît complètement. L’objectif n’est plus de conserver la silhouette traditionnelle d’une guitare, mais de ne garder que ce qui est mécaniquement nécessaire.

D’autres fabricants ont suivi cette voie avec des instruments headless très compacts ou au contraire fortement étudiés pour l’ergonomie. Klein, puis plus récemment Strandberg, ont ainsi exploré des formes dans lesquelles la position de jeu, l’équilibre et le confort prennent clairement le pas sur les conventions esthétiques historiques.
À l’autre extrême, certaines guitares adoptent volontairement des silhouettes spectaculaires : étoiles, flèches, haches et autres objets dont la parenté avec une guitare tient parfois essentiellement à la présence de six cordes et d’un manche.
Finalement, les contraintes fondamentales restent assez simples : assurer la liaison avec le manche, maintenir le chevalet à la bonne position, loger les éléments nécessaires et conserver une structure suffisamment rigide. La silhouette possède une grande liberté, mais elle doit laisser au musicien un instrument utilisable.
Pour le reste, l’imagination des fabricants s’est chargée de démontrer qu’un corps de guitare pouvait prendre à peu près n’importe quelle forme.