Tracer la touche

Le bord d’une touche ne se dessine pas en commençant par une jolie courbe. Il se place autour du faisceau des cordes, et chaque frette doit tomber exactement là où le diapason l’exige. Entre la largeur, le radius et l’épaisseur disponible, la touche devient rapidement une véritable pièce de géométrie.

Partir des cordes et du diapason

Le faisceau des cordes fixe la largeur utile de la touche ; il a déjà été construit dans Dessiner le faisceau des cordes. À ce stade, on lui ajoute la marge latérale nécessaire, puis on dessine le bord de la touche sans modifier l’écartement des cordes pour des raisons esthétiques.

Sur un manche vissé de type Fender, la touche peut continuer au-delà du talon. Une 22e frette peut par exemple être portée par un petit débord de touche sans modifier les dimensions historiques du neck pocket. Sur une architecture conçue directement pour 24 frettes, la touche est généralement intégrée beaucoup plus profondément dans la géométrie du manche et du corps. La longueur physique de la touche n’est donc pas simplement « la distance du sillet à la dernière frette ». Il faut prévoir la matière qui reste devant ou derrière cette dernière frette, un éventuel débord, le raccord avec le corps et, si un binding entoure également son extrémité, l’épaisseur de celui-ci.

Les rainures sont cotées à partir de l’origine du diapason. Le calcul de leur position est détaillé dans Du sillet aux frettes : le plan de touche doit reprendre ces coordonnées, sans les recalculer à partir des dimensions extérieures du bois.

La rainure représente la position théorique de la frette. La largeur de la couronne n’entre pas dans le calcul du diapason : après installation et couronnement, c’est le sommet de la frette qui définit le point de contact de la corde. Sur une touche destinée à une guitare ou une basse conventionnelle, toutes les rainures sont perpendiculaires à l’axe longitudinal. Sur un instrument multiscale, ce principe change puisque chaque corde possède son propre diapason ; ce cas mérite son article particulier dans La table à dessin.

Le nombre de frettes doit être arrêté avant de définir la longueur finale de la touche. 21, 22 et 24 frettes sont courantes sur les guitares électriques, tandis que les basses peuvent en utiliser 20, 21, 22, 24 ou davantage. Ces nombres ne constituent pas des standards obligatoires. Ajouter des frettes ne change pas le diapason, mais déplace l’extrémité de la touche vers le chevalet. Cette différence peut devenir suffisamment importante pour entrer en conflit avec le micro manche, modifier la jonction corps-manche ou réduire l’accès à certaines fixations. Il faut donc regarder simultanément la dernière frette, la fin physique de la touche, le talon et la position du micro manche.

Épaisseur et surface de la touche

Il n’existe pas d’épaisseur universelle. Une touche rapportée doit conserver suffisamment de matière pour recevoir les rainures de frettes, les éventuelles incrustations, le radius et les opérations futures de rectification, tout en restant compatible avec l’épaisseur totale du manche définie précédemment. Il faut surtout préciser où l’épaisseur est mesurée. Une touche plate de 6 mm qui reçoit ensuite un radius ne mesure plus 6 mm partout. Le centre reste plus haut que les bords, et cette différence augmente lorsque le radius devient plus prononcé ou lorsque la touche devient plus large. Sur une basse six cordes, cette différence peut être beaucoup plus importante que sur une guitare étroite utilisant un radius relativement plat.

Il est donc préférable de définir sur le plan l’épaisseur au centre, la géométrie du dessous de la touche et le radius de la face supérieure, plutôt que d’inscrire simplement « touche 6 mm » sans préciser à quoi correspond cette valeur.

Dans la majorité des constructions modernes, la face inférieure de la touche est plane et le radius est réalisé uniquement sur sa face supérieure. Il existe cependant des constructions historiques où une touche mince suit un manche déjà radiussé, notamment certaines Fender dites round-lam. Cette architecture demande une pièce de touche incurvée également sur sa face inférieure et modifie fortement les possibilités de profondeur des rainures. Ce type de construction doit donc être décidé dès le dessin. Il ne suffit pas de remplacer une touche épaisse par une fine feuille de bois sur le même manche. Pour un projet personnel, la touche rapportée à dessous plat reste évidemment beaucoup plus simple à fabriquer et à contrôler.

Le radius devient une cote du plan, mesurée dans une section de touche clairement indiquée. Les différents types de radius et leurs effets sur le jeu sont décrits dans La touche ; ici, il faut surtout dessiner la surface réelle et vérifier sa compatibilité avec le chevalet et le sillet retenus.

Le radius intervient également dans la sélection de certains composants. Un sillet bloquant, un chevalet dont les pontets ne sont pas réglables individuellement ou certains systèmes de vibrato peuvent imposer ou limiter la courbure compatible avec la touche.

Avec un radius constant, toutes les sections de la touche appartiennent théoriquement au même cylindre. Le manche s’élargissant vers le corps, la géométrie des cordes ne décrit pourtant pas un cylindre mais un faisceau légèrement conique. C’est l’une des raisons pour lesquelles certains instruments utilisent un radius composé, plus bombé près du sillet et plus plat vers les dernières frettes. Une touche compound doit être dessinée comme telle dès le départ. Le radius de départ et celui d’arrivée ne suffisent pas à eux seuls à décrire correctement la surface si l’on souhaite la modéliser ou l’usiner à la CNC ; il faut construire une transition régulière entre les deux.

Il faut également se souvenir que les cordes continuent encore à diverger après la dernière frette jusqu’au chevalet. La courbure optimale du système au niveau du chevalet est donc généralement un peu plus plate que celle rencontrée plus tôt sur la touche. C’est particulièrement important lorsqu’on mélange un compound radius avec un chevalet dont le radius est fixe.

Repères et choix du fil de frette

Les repères de touche paraissent essentiellement décoratifs, mais ils enlèvent de la matière. De simples points de quelques millimètres posent peu de contraintes. De grands blocs ou trapèzes peuvent en revanche occuper une part importante de l’épaisseur disponible, particulièrement sur une touche relativement mince et fortement radiussée. La profondeur des incrustations doit donc être compatible avec l’épaisseur finale de la touche. Il faut aussi décider si elles seront installées avant ou après le radius, et en tenir compte lors de la fabrication. Une grande incrustation posée dans une touche encore plate devra ensuite supporter le ponçage ou l’usinage du radius sans devenir trop mince sur ses bords.

Les repères latéraux doivent eux aussi être prévus, particulièrement lorsqu’un binding sera ajouté, car ils pourront être placés dans le binding lui-même plutôt que directement dans le bois.

Les expressions vintage, medium jumbo ou jumbo sont pratiques pour décrire grossièrement une sensation, mais elles ne constituent pas des dimensions normalisées. Un fil de frette est défini principalement par la largeur et la hauteur de sa couronne, la largeur et la hauteur de son pied, ainsi que par la forme et la taille des crampons qui assurent sa retenue. À titre d’exemple, Jescar propose des couronnes allant d’environ 1,35 × 0,94 mm pour certaines petites références à 2,79 × 1,45 mm pour un modèle très large et haut. Beaucoup de ses références utilisent un pied d’environ 0,020", soit 0,5 mm, mais le fabricant recommande typiquement une rainure de 0,023", environ 0,58 mm, pour ces modèles. Jescar Music

Ces valeurs montrent pourquoi il ne faut pas commencer par acheter « une scie à frettes » puis supposer qu’elle conviendra à n’importe quel fil. Le fil de frette doit être choisi, ou au minimum sa famille dimensionnelle définie, avant de fixer la largeur des rainures.

Références techniques