Le vibrato de la Fender Jazzmaster
Lorsque Fender présente la Jazzmaster en 1958, la firme ne se contente pas de proposer une nouvelle forme de guitare. Elle inaugure également un système de vibrato entièrement différent de celui de la Stratocaster.

La Jazzmaster devait alors devenir le modèle haut de gamme de Fender et, comme son nom le suggère assez lourdement, séduire les guitaristes de jazz. L'histoire prendra une autre direction : les jazzmen resteront largement fidèles à leurs guitares à caisse, tandis que la Jazzmaster trouvera quelques années plus tard une place de choix dans la surf music, puis le punk, la new wave et le rock alternatif.
Son vibrato participera largement à cette identité particulière.
Petite précision de vocabulaire : Fender parle officiellement de tremolo. Techniquement, le système fait varier la hauteur des notes et produit donc un vibrato. Un véritable trémolo agit sur le volume. Mais près de soixante-dix ans plus tard, il est probablement trop tard pour envoyer la police du vocabulaire chez Fender.

Un deuxième vibrato Fender
Le vibrato de la Stratocaster, apparu quelques années auparavant, associe le chevalet et le bloc d'ancrage des cordes en un seul ensemble mobile.
Pour la Jazzmaster, Leo Fender repart pratiquement d'une feuille blanche.
Le chevalet et le vibrato deviennent deux éléments séparés. Les cordes passent d'abord sur un chevalet mobile, puis sont ancrées plusieurs centimètres plus loin dans le mécanisme de vibrato.
Le principe fait l'objet du brevet américain :
US Patent 2,972,923
Floating tremolo and bridge construction for lute-type musical instruments
Inventeur : Clarence L. Fender
Déposé le 6 novembre 1958
Accordé le 28 février 1961.
Consulter le brevet US 2,972,923 et ses dessins
La Jazzmaster avait déjà été commercialisée durant l'été 1958. Le dépôt du brevet intervient donc quelques mois après son lancement.
Comment fonctionne le vibrato ?
Sous la grande plaque chromée se trouve une mécanique assez simple.
Les six cordes sont fixées à une plaque d'ancrage mobile. Celle-ci constitue en réalité un levier qui pivote sur un point d'appui en forme de lame, décrit explicitement dans le brevet comme un knife-edge fulcrum.
D'un côté, les six cordes tirent sur ce levier.
De l'autre, un ressort hélicoïdal de compression exerce une force opposée.
À l'équilibre :
tension des cordes ↔ force du ressort
Lorsque le guitariste actionne la tige du vibrato, il fait pivoter la plaque d'ancrage.
Dans un sens, les cordes sont détendues et la hauteur des notes descend.
Dans l'autre, elles sont davantage tendues et la hauteur monte.
Le système permet donc le vibrato dans les deux directions, contrairement à certains dispositifs simplement posés contre une butée.
Le chevalet doit bouger

C'est probablement l'aspect le plus mal compris du système Jazzmaster.
Le chevalet d'origine n'est pas censé rester parfaitement immobile.
Il repose sur deux montants dont l'extrémité inférieure arrondie se trouve dans des inserts métalliques, les fameux thimbles. Les logements sont volontairement suffisamment larges pour permettre au chevalet de basculer légèrement d'avant en arrière.
Ce mouvement est intentionnel.
Lorsque le vibrato modifie la tension des cordes, celles-ci se déplacent longitudinalement. Au lieu de glisser sur les pontets, leur adhérence entraîne le chevalet avec elles.
Le brevet l'explique explicitement : les pontets et le support du chevalet doivent se déplacer avec les cordes plutôt que celles-ci ne glissent dessus.
C'est une différence fondamentale avec le vibrato de la Stratocaster.
Sur une Stratocaster :
cordes + pontets + chevalet + bloc vibrato = ensemble mobile
Sur une Jazzmaster :
vibrato mobile → cordes → chevalet oscillant
Le chevalet accompagne donc le déplacement des cordes.
| Pièce du système Jazzmaster d’origine | Fonction mécanique |
| Plaque fixe | Supporter le mécanisme sur la face de la guitare. |
| Cordier pivotant | Déplacer les points d’ancrage pour changer la tension. |
| Ressort réglable | Rappeler et équilibrer le mécanisme. |
| Chevalet oscillant | Accompagner les cordes pour limiter le glissement sur les pontets. |
| Trem-lock | Fournir une butée correspondant à la position neutre, si le ressort est correctement réglé. |
Pourquoi faire aussi compliqué ?
L'objectif de Leo Fender était précisément de réduire les frottements.
Le brevet insiste à plusieurs reprises sur ce point. Le chevalet devait suivre longitudinalement les cordes afin d'éviter leur glissement sur les pontets, tandis que le mécanisme principal pivotait sur des points de contact réduits. Fender va jusqu'à décrire le système comme pouvant être considéré, en pratique, comme quasiment exempt de frottement.
L'idée est logique :
moins de frottements parasites = meilleur retour à la position initiale = meilleure tenue de l'accord.
Ce principe explique aussi pourquoi immobiliser systématiquement le chevalet d'une Jazzmaster vintage n'est pas nécessairement une « correction » de la conception Fender. Cela transforme le fonctionnement prévu à l'origine.
Les étranges pontets filetés
Les pontets originaux sont constitués de petits cylindres entièrement filetés.
Ils semblent rudimentaires, mais là encore, le choix est volontaire.
La corde peut prendre place dans différentes gorges créées par le filetage. Le guitariste peut ainsi déplacer légèrement chaque corde latéralement afin d'ajuster son espacement. Fender présente explicitement cette possibilité comme une caractéristique du système dans son brevet.
Chaque pontet possède également :
- un réglage individuel de hauteur ;
- un réglage longitudinal pour l'intonation ;
- un ressort maintenant la vis d'intonation sous tension.
Le chevalet complet dispose en plus d'un réglage général de hauteur grâce à ses deux montants.
Sur le papier, c'est donc un chevalet remarquablement réglable.
Dans la vraie vie, il possède aussi un talent certain pour rendre perplexe celui qui découvre pour la première fois ses douze minuscules vis de hauteur.
Le faible angle des cordes
Le placement du vibrato loin derrière le chevalet produit une autre caractéristique importante : l'angle formé par les cordes derrière les pontets est relativement faible.
La pression verticale exercée sur le chevalet est donc moins importante que sur une guitare équipée, par exemple, d'un Tune-o-matic et d'un cordier Stop Bar.
Fender reconnaît lui-même que cette géométrie pouvait rendre le système capricieux. Avec une attaque énergique, les cordes pouvaient parfois quitter les petites gorges des pontets. Fender souligne également que les tirants plus importants couramment employés à l'époque convenaient mieux au système.
C'est un point important pour comprendre la réputation parfois désastreuse du chevalet Jazzmaster.
Le système avait été conçu à une époque où des cordes beaucoup plus fortes qu'un jeu moderne de .009 ou .010 étaient courantes.
Utiliser des cordes très légères réduit encore la pression exercée sur un chevalet qui, dès le départ, travaille avec un angle relativement faible.
Ce n'est donc pas uniquement une question de « mauvais chevalet ». C'est aussi une question de géométrie et de réglage.
Et ce petit bouton ?
Le petit curseur placé à côté du vibrato est souvent appelé trem-lock.
Sa fonction est plus intéressante qu'un simple dispositif permettant de bloquer le levier.
Lorsqu'il est correctement réglé, il définit la position neutre du mécanisme.
Le brevet décrit même une procédure très précise : le ressort doit être ajusté afin que sa force équilibre exactement celle des six cordes lorsque le mécanisme arrive contre cette butée. Une fois cet équilibre obtenu, le bouton peut être désengagé sans que l'accord ne change.
Mais Leo Fender avait prévu une autre utilisation particulièrement astucieuse.
Une corde casse
Sur un vibrato flottant classique, la rupture d'une corde diminue brutalement la tension totale exercée sur le mécanisme.
Le ressort prend alors le dessus, le vibrato change de position et les cinq cordes restantes deviennent fausses.
Sur une Jazzmaster correctement réglée, Fender prévoit de pousser immédiatement le bouton du trem-lock. Celui-ci arrête alors le mécanisme exactement à sa position neutre.
Les cinq cordes restantes conservent ainsi leur accordage et le guitariste peut terminer le morceau.
Ce n'est pas une interprétation moderne du système : Fender cite précisément la rupture d'une corde pendant une représentation publique comme cas d'utilisation dans son brevet.
Plutôt malin pour 1958.
Le trem-lock n'est donc pas simplement un verrou
C'est une distinction importante.
Le bouton n’a pas pour fonction de transformer simplement la Jazzmaster en guitare à chevalet fixe. Il limite le mouvement dans un sens et peut laisser disponible la course qui détend les cordes.
Il constitue une butée mécanique calibrée sur la position d'équilibre du vibrato.
Son fonctionnement correct dépend donc directement du réglage du ressort.
Si le ressort est trop tendu ou pas assez, le curseur peut être difficile à engager ou provoquer une modification de l'accord lorsqu'on l'actionne.
Dans ce cas, le trem-lock n'est généralement pas défectueux : le vibrato est mal équilibré.
Un système très différent du Bigsby
La comparaison avec le Bigsby permet de comprendre l'originalité de Fender.
Sur un Bigsby, le levier fait principalement tourner un axe cylindrique sur lequel les cordes sont ancrées.
Sur la Stratocaster, le chevalet et le bloc d'ancrage pivotent ensemble.
Sur la Jazzmaster, l'ancrage des cordes pivote indépendamment tandis que le chevalet accompagne leur mouvement en oscillant.
Trois systèmes destinés au même résultat, mais trois solutions mécaniques très différentes.
Un vibrato plutôt doux
Le Jazzmaster n'a jamais été conçu pour produire les énormes variations de hauteur que permettront plus tard des systèmes comme le Floyd Rose.
Sa course relativement progressive convient particulièrement aux mouvements subtils.
C'est cette souplesse qui deviendra l'une des signatures sonores de la Jazzmaster et de la Jaguar. Le même principe de vibrato sera d'ailleurs repris sur cette dernière ainsi que sur la Fender Bass VI.
L'effet peut être utilisé presque continuellement, avec de petits mouvements de la main droite, plutôt que seulement pour de grands plongeons de hauteur.
Cette caractéristique explique en partie son adoption ultérieure par des guitaristes de surf, puis par de nombreux musiciens issus du rock alternatif.
Une mauvaise réputation pas toujours méritée
Le vibrato Jazzmaster souffre souvent de trois critiques :
« Les cordes sautent des pontets. »
Cela peut effectivement arriver, notamment avec un faible tirant et une attaque forte. Fender l'avait déjà identifié.
« Le chevalet bouge. »
Oui. Il est conçu pour bouger. Le brevet Fender le décrit explicitement.
« Le bouton de blocage ne fonctionne pas. »
Il ne fonctionne correctement que lorsque la tension du ressort est réglée par rapport à celle des cordes, ce qui est précisément la procédure prévue dans le brevet.
Autrement dit, une partie des « défauts » reprochés au système sont parfois des caractéristiques mal comprises ou les conséquences d'un réglage qui s'est éloigné des conditions pour lesquelles Leo Fender l'avait conçu.
Cela ne signifie pas que le système soit parfait. Le faible angle des cordes et les petits pontets filetés peuvent réellement poser problème, particulièrement avec certains tirants et certaines techniques de jeu.
Mais mécaniquement, l'ensemble est beaucoup plus cohérent qu'il n'en a l'air.
Une mécanique typiquement Leo Fender
Le système Jazzmaster révèle assez bien la manière de travailler de Leo Fender.
Il ne s'est pas contenté de modifier son vibrato de Stratocaster. Il a analysé ses contraintes et imaginé une autre solution : un point d'ancrage pivotant, un ressort réglable, un chevalet capable de suivre les cordes et même un dispositif permettant de continuer à jouer lorsqu'une corde casse.
Plus de soixante-cinq ans après son apparition, le mécanisme reste pratiquement reconnaissable pièce pour pièce. Fender vend encore aujourd'hui des ensembles Jazzmaster/Jaguar portant directement sur leur plaque l'inscription « Pat # 2972923 ».
Et derrière ce numéro se cache finalement l'essentiel de la philosophie du vibrato Jazzmaster :
ne pas forcer les cordes à glisser sur le chevalet, mais laisser le chevalet les accompagner.