Le chevalet et le cordier

À une extrémité de la corde se trouvent les mécaniques. À l’autre, il faut bien l’accrocher quelque part.

C’est le rôle du cordier.

Entre les deux, il faut également déterminer avec précision où commence la partie réellement vibrante de la corde, à quelle hauteur elle passe au-dessus des frettes et quelle longueur elle doit avoir pour jouer juste.

C’est le rôle du chevalet.

Sur certaines guitares, chevalet et cordier sont deux pièces distinctes. Sur d’autres, une seule pièce assure les deux fonctions. Et parfois, comme nous le verrons, chaque corde possède pratiquement son propre petit chevalet.

Le rôle du chevalet

Le chevalet constitue le point d’appui de la corde du côté du corps.

Avec le sillet situé à l’autre extrémité, il délimite sa longueur vibrante.

Sur la plupart des guitares électriques modernes, chaque corde repose sur un pontet. Celui-ci permet généralement de régler au moins sa position longitudinale et souvent sa hauteur.

Le chevalet intervient donc directement dans plusieurs réglages essentiels :

l’action, c’est-à-dire la hauteur des cordes au-dessus des frettes ;

l’intonation, en ajustant la longueur vibrante de chaque corde ;

l’écartement des cordes, fixé ou parfois réglable selon le modèle ;

et, dans certains systèmes, l’angle avec lequel la corde quitte le pontet.

Une pièce assez modeste concentre donc une bonne partie de la géométrie nécessaire au fonctionnement de l’instrument.

Le rôle du cordier

Le cordier assure avant tout l’ancrage de la corde.

La boule située à l’extrémité de la corde vient s’y bloquer, ou la corde le traverse avant de rejoindre le chevalet.

Sur une Les Paul équipée d’un Tune-o-matic, par exemple, les fonctions sont clairement séparées :

le stopbar retient les cordes ;

le Tune-o-matic détermine leur point d’appui et permet de régler leur intonation.

Sur une Telecaster ou une Stratocaster, les fonctions sont davantage regroupées autour d’un même ensemble mécanique.

Une guitare string-through-body peut également faire traverser les cordes à travers le corps avant qu’elles n’atteignent le chevalet.

Il n’existe donc pas nécessairement une pièce portant l’étiquette « cordier » sur toutes les guitares. La fonction, elle, doit toujours être assurée quelque part.

Un peu d’histoire

Les premières guitares électriques héritent naturellement des chevalets et cordiers utilisés sur les guitares acoustiques et archtop.

Avec l’apparition des solid-body, les constructeurs peuvent repartir d’une feuille beaucoup plus blanche.

La Telecaster des années 1950 utilise ainsi un chevalet métallique intégrant le micro chevalet et trois pontets pour six cordes. Deux cordes doivent donc partager le même pontet.

Le système est simple et robuste, mais impose un compromis pour l’intonation : chaque pontet doit satisfaire deux cordes dont les besoins ne sont pas exactement identiques. Fender distingue encore aujourd’hui ses chevalets Telecaster « vintage » à trois pontets des modèles modernes à six pontets individuels.

Lorsque Fender développe la Stratocaster en 1953-1954, chaque corde reçoit au contraire son propre pontet, réglable en hauteur et en longueur. Fender présente précisément cette possibilité de régler individuellement les six cordes comme une amélioration par rapport au chevalet à trois pontets de la Telecaster.

Chez Gibson, l’évolution suit une autre voie.

Après son cordier trapèze initial, la Les Paul adopte au début des années 1950 un cordier-chevalet wraparound, une barre autour de laquelle passent les cordes. La Les Paul Junior, introduite en 1954, utilise ce principe.

Le Tune-o-matic, développé sous la direction de Ted McCarty, permet ensuite de régler séparément la longueur de chaque corde. Il équipe notamment la Les Paul Custom avant de se généraliser sur d’autres modèles, dont la Goldtop à partir de 1955.

Gibson associera finalement le Tune-o-matic à un stopbar séparé, lui aussi développé à l’époque de McCarty. Cette combinaison est toujours utilisée aujourd’hui.

Deux constructeurs, deux philosophies, et pratiquement tout ce qui suivra peut déjà être aperçu.

Les pontets

Le pontet est la petite pièce sur laquelle repose directement une corde.

Il définit son point de départ côté chevalet.

Sur un chevalet réglable, déplacer le pontet vers l’arrière allonge la corde vibrante. Le déplacer vers le manche la raccourcit.

C’est ainsi que l’on règle l’intonation.

Sa hauteur peut également être réglée sur de nombreux systèmes. On peut alors adapter l’action de chaque corde et suivre approximativement le radius de la touche.

Mais tous les chevalets ne permettent pas les mêmes réglages.

Pontets partagés

Le chevalet Telecaster traditionnel constitue l’exemple classique.

Six cordes reposent sur trois pontets.

Chaque pontet règle donc simultanément deux cordes.

Cette simplicité possède un prix : il est impossible d’obtenir indépendamment la longueur idéale pour chacune des deux cordes.

On cherche un compromis.

Des pontets dits compensés ont ensuite été développés. Leur point de contact est incliné ou décalé afin que les deux cordes partageant le même pontet disposent malgré tout de longueurs légèrement différentes.

Ils réduisent le compromis sans transformer pour autant le chevalet en système six pontets.

Les six pontets individuels

La solution la plus évidente consiste à attribuer un pontet à chaque corde.

C’est le cas de la Stratocaster et de très nombreux chevalets modernes.

Chaque corde peut alors être réglée indépendamment en longueur.

Sur une Stratocaster, chaque pontet possède également ses propres vis de hauteur. Fender avait intégré ces deux réglages individuels dès la conception originale du vibrato de la Stratocaster.

Le Tune-o-matic adopte la même idée pour l’intonation, avec six petits pontets montés dans un corps commun. Leur hauteur individuelle n’est généralement pas réglable : c’est l’ensemble du chevalet qui monte ou descend sur ses deux supports.

Même principe général, réalisation différente.

Quand chaque corde possède son propre chevalet

On peut encore pousser cette logique plus loin.

Il existe des systèmes où les six pontets ne sont même plus montés sur une plaque commune.

Chaque corde possède son propre module de chevalet, fixé séparément au corps.

Le modèle que nous avons regardé chez ADP Guitar Parts en est un exemple très simple : une petite plaque de 10,5 mm de large par corde, avec réglage indépendant de la hauteur et de la longueur et passage permettant un montage traversant le corps.

Hipshot propose le même principe avec son Solo, vendu à l’unité. Le constructeur souligne justement que l’absence de plaque commune permet de choisir librement l’écartement des cordes et facilite les conceptions utilisant des diapasons différents.

Ce type de chevalet est particulièrement intéressant pour les instruments atypiques :

guitares multiscales ;

instruments à sept, huit cordes ou davantage ;

basses à nombreuses cordes ;

instruments headless ;

ou simplement constructions de luthier dont l’écartement ne correspond à aucun chevalet standard.

Le chevalet n’est alors plus vraiment une pièce unique.

Il devient une série de chevalets à une corde.

Le wraparound

Le wraparound simplifie les choses dans l’autre direction.

Une seule barre métallique sert à la fois de cordier et de chevalet.

Les cordes entrent par l’arrière de la pièce, passent autour d’elle et repartent vers le manche.

Sur les premiers systèmes, la compensation était essentiellement déterminée par la forme et l’orientation générale du chevalet.

Les versions modernes peuvent intégrer des zones de contact compensées, voire de véritables pontets réglables.

Le principe reste néanmoins séduisant par sa simplicité : très peu de pièces, aucun cordier séparé et un chemin mécanique extrêmement direct.

C’est notamment l’un des éléments caractéristiques de la Les Paul Junior depuis son introduction en 1954.

Tune-o-matic et stopbar

Avec le couple Tune-o-matic + stopbar, les deux fonctions sont clairement séparées.

Le stopbar retient les cordes.

Le Tune-o-matic les supporte et règle leur longueur.

Les six pontets disposent chacun d’une vis d’intonation. Sur certains modèles, ils peuvent même être retournés afin d’obtenir davantage de course dans une direction donnée.

La hauteur est réglée globalement à chaque extrémité du chevalet.

Cela signifie que le radius du chevalet est essentiellement imposé par la géométrie de ses pontets plutôt que réglé corde par corde.

C’est très différent d’un chevalet Stratocaster, mais le résultat recherché reste le même : placer correctement les six points d’appui.

Le chevalet fixe ou hardtail

Le terme hardtail désigne généralement un chevalet fixe, sans système de vibrato.

Sur une guitare de type Fender, il ressemble souvent à une version simplifiée du chevalet de Stratocaster :

six pontets individuels ;

réglage de hauteur ;

réglage d’intonation ;

aucun bloc mobile ni ressort.

Les cordes peuvent être retenues directement dans la plaque ou traverser le corps selon le modèle.

C’est mécaniquement l’une des architectures les plus simples.

ArchitectureAppui et ancrageRéglages habituels
Telecaster traditionnelle à trois pontetsDeux cordes par pontet ; plaque de chevalet.Hauteur et position partagées : compromis d’intonation, éventuellement aidé par des pontets compensés.
Hardtail à six pontetsUn pontet par corde ; ancrage dans la pièce ou à travers le corps.Hauteur et intonation généralement indépendantes.
WraparoundUne même pièce sert de chevalet et de cordier.Hauteur globale ; compensation moulée ou pontets réglables suivant la version.
Tune-o-matic + stopbarChevalet et ancrage répartis entre deux pièces.Intonation par corde, hauteur du chevalet par les montants ; hauteur du stopbar distincte.
Chevalets individuelsUn module par corde.Implantation et réglages adaptés à la géométrie choisie, notamment au multiscale.

Et les chevalets de basse ?

Les mêmes principes s’appliquent.

Un chevalet de basse doit retenir ou guider des cordes beaucoup plus grosses et supporter une tension importante, mais il doit toujours définir leur hauteur et leur longueur vibrante.

Les modèles Fender traditionnels utilisent des pontets cylindriques réglables en hauteur et en longueur.

D’autres systèmes permettent en plus de modifier l’écartement entre les cordes.

On retrouve également des chevalets individuels à une corde sur certaines basses, en particulier dans la lutherie moderne et les instruments multiscales. ADP commercialise d’ailleurs ce type de modules individuels pour basse.

L’angle de rupture

Après avoir franchi le pontet, la corde doit changer de direction pour rejoindre son point d’ancrage.

L’angle formé à cet endroit est appelé angle de rupture, ou break angle.

S’il est trop faible, la corde peut exercer trop peu de pression sur son pontet et devenir sensible aux vibrations parasites ou au déplacement.

Mais davantage d’angle n’est pas automatiquement meilleur.

Une fois que la corde reste correctement en contact avec son pontet, augmenter fortement l’angle augmente surtout les forces exercées sur certaines parties du chevalet.

Sur un Tune-o-matic, par exemple, descendre très fortement le stopbar peut amener les cordes à toucher le bord arrière du chevalet.

Ce n’est généralement pas l’objectif.

Il faut donc distinguer :

un angle suffisant pour assurer un contact stable ;

et

un angle maximal simplement parce que la vis permet de descendre davantage le cordier.

Les deux ne sont pas synonymes.

Le chevalet transmet-il les vibrations au corps ?

Évidemment.

La corde exerce des forces variables sur ses deux points d’appui, le sillet et le chevalet. Une partie de son énergie mécanique est donc transmise au reste de l’instrument.

Mais il faut être prudent avec les conclusions que l’on en tire.

On lit régulièrement qu’un chevalet « transmet mieux les vibrations », comme s’il existait une échelle universelle allant du mauvais chevalet au chevalet parfaitement conducteur.

Le système est plus complexe.

La masse du chevalet, sa rigidité, ses matériaux, la manière dont il est fixé et la structure de l’instrument déterminent ensemble la façon dont corde et instrument échangent de l’énergie.

Une transmission plus importante signifie d’ailleurs nécessairement que cette énergie quitte la corde.

Il serait donc assez hasardeux de décréter qu’un matériau transmettant davantage produit automatiquement plus de sustain.

La mécanique a parfois mauvais caractère face aux slogans publicitaires.

Laiton, acier, aluminium, titane…

Les chevalets et pontets utilisent toutes sortes de matériaux.

L’acier, le laiton, le zamak, l’aluminium ou le titane présentent des masses, rigidités et propriétés mécaniques différentes.

Ces différences peuvent modifier le comportement d’un ensemble donné.

Mais là encore, il faut éviter de transformer chaque matériau en égaliseur :

laiton = chaud,

acier = brillant,

titane = précis, etc.

Un pontet n’est pas une pédale d’effet.

Sa géométrie, sa masse, son contact avec le chevalet et le reste de l’instrument comptent autant que le nom de l’alliage.

Le fait que certains fabricants proposent même des Tune-o-matic mélangeant pontets en laiton et en titane montre surtout combien ce domaine se prête à l’expérimentation.

Le chevalet et l’intonation

Le diapason théorique est mesuré entre le sillet et le chevalet.

Mais si toutes les cordes s’arrêtaient exactement à cette longueur, une guitare réelle ne jouerait pas parfaitement juste.

Lorsque l’on appuie une corde sur une frette, on la tend légèrement.

Cette augmentation de tension fait monter la note.

Il faut donc généralement allonger un peu la corde pour compenser.

C’est pourquoi les pontets ne forment normalement pas une ligne parfaitement droite.

Les grosses cordes nécessitent généralement davantage de compensation que les fines.

Le réglage précis de cette compensation constitue l’intonation.

Nous y reviendrons beaucoup plus en détail lorsque nous aborderons les réglages.

Et le sustain ?

Le chevalet fait incontestablement partie des éléments qui influencent la manière dont une corde perd son énergie.

Mais isoler sa contribution de celle du manche, du corps, des frettes, du sillet et de la corde elle-même est beaucoup plus difficile.

Les affirmations du type :

« Ce chevalet augmente le sustain de 30 % »

méritent donc au minimum que l’on demande comment les 30 % ont été mesurés.

Un chevalet doit avant tout remplir correctement ses fonctions mécaniques :

maintenir les cordes ;

offrir des points d’appui stables ;

permettre les réglages nécessaires ;

ne pas présenter de jeu parasite ;

et ne pas casser les cordes pour se divertir.

S’il réussit déjà tout cela, il fait une bonne partie de son travail.

En résumé

Le cordier retient les cordes.

Le chevalet définit leur point d’appui côté corps.

Le pontet est la partie du chevalet sur laquelle repose une corde.

Ces fonctions peuvent être réparties entre plusieurs pièces ou réunies dans un seul ensemble.

On peut ainsi passer d’un wraparound constitué presque d’une seule barre à un système composé de six chevalets totalement indépendants.

Entre les deux se trouvent pratiquement toutes les architectures imaginables.

Et jusqu’ici, nous n’avons parlé que de systèmes fixes.

Dès qu’un mécanisme fait varier la tension des cordes, nous entrons dans le monde des vibratos. Le chevalet peut alors basculer avec l’ensemble, ou rester en place tandis que le cordier agit derrière lui.

Celui des vibratos.

Références techniques